« Les services marocains mont fait miroiter une vie à labri du besoin »

ENTRETIEN
Nous avons rencontré Malika Es-saïdi, 42 ans, journaliste et réalisatrice. Un parcours édifiant qui illustre parfaitement notre propos.
Quel est votre parcours en tant que « Belgo-Marocaine » ?
Ma famille vit en Belgique depuis 1971. Après des études en philologie et histoire orientales à lULB, le Commissariat général aux relations internationales de la Communauté française (CGRI) ma octroyé une bourse pour lUniversité de Rabat. Pour découvrir le Maroc, jy ai écrit dans la presse francophone locale puis pour un hebdo français. De retour en Belgique, après une parenthèse très instructive comme attachée de presse à lambassade du Maroc à Bruxelles, jai repris la plume comme indépendante (Le Soir, TelQuel, Journal du Mardi), avant de me lancer dans laudiovisuel (primée au Festival Filmer à tout prix en 2000). Jai ensuite travaillé pour des magazines de la RTBF comme lHebdo ou Actuel à côté de mes projets documentaires.
Avez-vous personnellement eu affaire à des agents marocains ? Vous ont-ils fait des propositions, des menaces ?
Ma première rencontre avec les services de sécurité marocains date de 1996. Jétais correspondante de Jeune Afrique qui reparaissait après une interdiction. A la suite de ma demande daccréditation, jai été convoquée dans un commissariat où jai eu droit à des questions du style : « Avez-vous déjà participé à des manifestations contre votre pays en Belgique ? » Bien sûr, le but de cet interrogatoire nétait pas dobtenir des informations quils possédaient déjà mais de me faire comprendre que comme je madresserais à létranger, je serais surveillée.
Mais avez-vous été approchée afin de travailler pour les « services » marocains en Belgique ?
Oui. Mais cétait plus tard en 2000 après mon expérience à lambassade du Maroc, où javais pourtant, non sans difficultés, organisé, par exemple, un voyage pour la presse belge qui a pu rencontrer danciens opposants. Cétait dans le cadre dune politique douverture liée à laccession du parti socialiste marocain, lUSFP, au gouvernement. Jai dû quand même aller trop loin car on ma finalement montré la porte. De retour à la presse écrite, javais proposé au Soir un papier sur la situation socio-politique au Maroc. Arrivée à Rabat, jai rencontré, pour une interview, Nadia Yassine, la fille du leader islamiste dAl Adl Wal Ihsane assigné à résidence. Sortant dun taxi dans le quartier populaire où je logeais chez une amie est apparu un homme en costume trois pièces. Il me tendit son GSM en disant que « quelquun » voulait me parler. Cétait Hamidou Laânigri, patron de la DST (Direction de la surveillance du territoire). Il me convoqua poliment mais fermement en ses bureaux. Jai pris le parti de lhumour en exigeant un hélicoptère. Je suggérais un rendez-vous dans laprès-midi pour me laisser le temps de prévenir mon amie. Malgré ses inquiétudes, la curiosité chez moi la emporté. Jeus droit à une voiture banalisée et à un chauffeur silencieux jusque dans le bureau somptueux du colonel Laânigri. Laccueil chaleureux et le thé à la menthe devaient me faire oublier le « détournement » dont je faisais lobjet. Droit au but, il ma proposé de travailler comme agent de renseignement et dinfiltrer les milieux islamistes en Belgique.
Vous a-t-il proposé une rémunération ?
Il ma tout simplement dit que si jacceptais, je serais à labri du besoin. Jai répondu que je tenais trop à ma liberté pour ça. Il ma laissé partir en se disant peut-être que je pourrais revenir sur ce refus. Ça na évidemment pas été le cas, et ce sans conséquences apparentes. Ce qui prouve que le Maroc commençait à changer à lépoque.
LE SOIR.BE

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