Entretien avec Cyril Garcia : le Maghreb entre conservatismes et ruptures

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Au Maghreb, les événements s’enchaînent rapidement et il est d’autant plus difficile de percevoir les facteurs essentiels que nous projetons sur cette région du monde, comme sur tant d’autres, nos propres inquiétudes et espoirs…

Cyril Garcia : Commençons par la Tunisie. Les Occidentaux en général et les Français en particulier ont grandement idéalisé la révolution de 2011 alors qu’elle a entraîné chez les Tunisiens, surtout les jeunes, une profonde désillusion quant aux gouvernements qui se sont succédé après la chute de Ben Ali. On pensait dans le pays que cette révolution allait s’accompagner de profondes réformes économiques et sociales qui bénéficieraient à l’ensemble de la population. Les attentats de 2015 ont également fragilisé le tourisme n’arrangeant pas la situation économique du pays. En 2014, le taux de participation aux élections législatives et présidentielle a été satisfaisant mais aux récentes élections législatives il n’y a eu que 45% de votants au premier tour. Ce sont surtout les jeunes diplômés qui ne se sont pas déplacés alors qu’ils avaient été en pointe lors de la révolution.

Pourquoi se sont-ils abstenus ?

Cyril Garcia : La raison principale est que beaucoup de ces jeunes diplômés n’arrivent pas à trouver du travail. La gestion économique du pays leur est apparu comme une terrible désillusion. La Tunisie dispose d’une forte industrie textile mais le secteur tertiaire est encore trop peu développé. L’autre motif d’abstention, c’est la multiplicité des candidats : 27 aux dernières élections présidentielles.

Il y a tout de même eu des vainqueurs !

Cyril Garcia : Oui, les candidats sans parti ! Nabil Karoui est un self made man, un homme du peuple devenu patron d’une chaîne de télévision est arrivé au deuxième tour – alors qu’il est en prison pour fraude fiscale – face à un universitaire, Kaïs Saïed qui a réussi à faire campagne sans appareil et sans militants. Ces deux candidats ont été portés par une fronde populaire contre les partis politiques qui ont dirigé le pays depuis 2011 – et c’est finalement Kaïs Saïed qui l’a emporté le 13 octobre.

Qu’en est-il des islamistes ?

Cyril Garcia : Lors de la révolution de 2011, la seule opposition structurée était constituée par les héritiers des Frères musulmans qui dirigeaient leur organisation depuis la prison ou l’exil. Afin d’attirer les classes moyennes-supérieures, Ennahdha a progressivement modéré son discours afin de polir son image. Aux élections de 2011, le parti de Rached Ghannouchi obtient 37% des voix et devient la première formation politique du pays. Ce choix de la modération a été un échec. Aux élections législatives de 2014, Ennahdha avait encore obtenu près de 28% des voix en descendant à la deuxième place mais cette année le candidat du parti n’a obtenu que 12,88% à l’élection présidentielle. Mais avec 19, 63% des suffrages et 52 députés sur 217 (contre 69 en 2014), Ennahdha veut servir d’appui au président de la République qui est très conservateur en matière de mœurs. Il faut savoir que Les Frères musulmans ont toujours été meilleurs derrière le décor que sur la scène et ils comptent obtenir un raidissement dans le domaine sociétal mais la Tunisie n’est pas plus touchée que les autres pays du Maghreb par une vague islamiste. Rien n’évoque l’Iran de 1979 ou l’Algérie de la fin des années quatre-vingt. La Tunisie est une société conservatrice où la paysannerie représente 20% de la population mais les dernières élections ont clairement montré que la grande majorité des Tunisiens refusait l’islam radical.

Où en est la gauche tunisienne ?

Cyril Garcia : Nabil Karoui aurait pu plaire à la gauche en raison de son origine populaire mais son manque de rigueur morale est trop criant. L’extrême gauche est très divisée, le Parti communiste n’existe pratiquement plus, les socialistes ont eu beaucoup de mal à faire ressurgir un appareil après 2011 car la révolution a été beaucoup plus conservatrice qu’on ne le croit. La gauche et l’extrême gauche ne disposent pas du leader qui pourrait les unifier.

Comment s’organisent les rapports entre les pouvoirs ?

Cyril Garcia : Au Parlement, il y a toujours eu des majorités de coalition depuis 2011. Le président de la République se concentre plutôt sur la politique extérieure et le Premier ministre sur la politique intérieure. La grande force de Kaïs Saïed pendant la campagne électorale, ce fut son projet de donner plus de pouvoirs aux communes et aux régions. La Tunisie comporte en dehors de Tunis plusieurs villes importantes – Bizerte, Sousse – et leurs bourgeoisies ont été déçues par la persistance du centralisme après la chute de Ben Ali. Cela explique en partie de succès du nouveau président.

Comment analysez-vous la situation au Maroc ?

Cyril Garcia : Tout change et rien ne change ! Le roi est toujours là, sa légitimité n’est pas contestée. Le Rif est reparu dans l’actualité en se rebellant à cause de la mauvaise situation économique de cette région. Mohammed VI arrive à travailler avec le Parti de la justice et du développement qui gère les affaires intérieures. L’économie se développe et le deuxième port de Tanger est l’une des caractéristiques de ce développement – qui ne profite pas à tout le monde. Le développement du pays et les orientations diplomatiques du roi, proche des Etats-Unis et d’Israël, font que le Maroc est un pays plus atlantique que méditerranéen. Peu à peu, le Sahara occidental est absorbé par le Maroc qui mène une politique active au Sahel. Mais le Maroc reste un pays très inégalitaire : le Rif et l’Atlas sont encore des régions très pauvres.

Sur un plan sécuritaire, le Maroc a fait d’importantes réformes. Les services secrets marocains sont parmi les plus efficaces dans la lutte contre l’islamisme radical et coopèrent avec les services américains, français et israéliens. Les services marocains surveillent très étroitement les enfants et petits-enfants d’immigrés de Belgique et des Pays-Bas.

Les droits de l’homme sont toujours aussi peu respectés : la presse est toujours muselée, il y a toujours des arrestations arbitraires.

Venons-en à l’Algérie.

Cyril Garcia : Les manifestations se succèdent chaque vendredi et l’Algérie en est à son trente-sixième Hirak. Les Algériens espéraient que la chute du président Bouteflika allait entraîner la fin du système en place mais le remplacement de Bouteflika par un homme du sérail, Abdelkader Bensalah, qui était son ministre des Affaires étrangères, a été une terrible déception pour la rue. Dès lors, beaucoup refusent les futures élections qui devaient se dérouler en décembre. La majorité des candidats qui espéraient glaner la première présidence d’un nouveau système sont progressivement en train de refuser de participer au scrutin. Cette politique de la chaise vide risque de bénéficier aux partisans de l’ancien système. Il est difficile de dire si l’opposition pèche par idéalisme ou par naïveté. Sur mon blog, j’avais fait un parallèle un peu provocateur avec le mendésisme qui avait voulu garder les mains pures. Mais un homme comme Ali Benfils pouvait très bien se présenter et remporter les élections à la tête d’une grande coalition populaire.

Quelle est la situation économique ?

Cyril Garcia : Elle n’est pas bonne. Contrairement au Maroc, l’économie algérienne est en déclin. Le pays s’est trop longtemps appuyé sur son pétrole et son gaz et a très peu développé le secteur secondaire. Beaucoup de jeunes diplômés s’en vont, au Québec, en Suisse, un peu en France. Or le pays est un des plus jeunes du bassin méditerranéen avec une moyenne d’âge de 27 ans, l’effort d’alphabétisation est très important, en a créé des universités et il y a beaucoup de diplômés que l’économie ne peut pas accueillir. Nous sommes à la fin de l’économie de rente et la génération de Bouteflika est la dernière à avoir connu la guerre d’indépendance et à en avoir tiré les bénéfices. Le clan d’Oujda, qui a éliminé ses rivaux, a profité de la mythologie de la guerre de libération. Le changement du personnel gouvernemental est donc naturel, mais il y a très peu d’alternatives.

Qui est dans la rue ?

Cyril Garcia : Beaucoup de jeunes, hommes et femmes. Beaucoup de personnes âgées qui sont angoissées par le chômage des jeunes générations. Les manifestations rassemblent une population hétérogène, mais seulement dans les grandes villes – Alger, Oran, Constantine. Dans les campagnes, dans les petites villes, l’opposition est très peu présente. Face aux événements, l’armée a du mal à comprendre ce qui est en jeu mais les militaires sont moins puissants qu’il y a vingt ans et une répression comme celle de 1988 me paraît peu probable. Il faut en effet rappeler qu’il s’agit d’une armée de conscrits, dans un pays ethniquement homogène – contrairement à la Syrie. Les conscrits ne tireront pas sur leurs parents, sur leurs frères et sœurs.

Cela dit, la situation se tend, et on voit mal l’armée ne pas intervenir mais nul ne sait comment. Mais le général Salah, chef d’état-major de l’armée, rencontre les officiers afin de maintenir l’unité. Bien entendu, l’armée continue de tenir l’économie du pays en lieu avec une poignée d’hommes d’affaires ; personne ne veut lâcher l’affaire car il y a beaucoup d’argent en jeu. Mais le pays n’accepte plus cette situation et la jeune génération, éduquée, informée, connectée aux réseaux sociaux, n’a pas connu les années noires de la guerre civile. Elle va en vacances en Tunisie et peut observer la vie démocratique qui s’y déroule. La rupture est complète entre la jeunesse et les détenteurs vieillissants du pouvoir politique et économique. Mais cette jeunesse n’a pas de représentants. Il n’y a pas de partis et, comme je vous le disais, de moins en moins de candidats exprimant la révolte populaire.

Et les islamistes, que deviennent-ils ?

Cyril Garcia : Les islamistes sont très divisés, ils n’ont plus de leaders charismatiques comme sous le Front Islamique du Salut et beaucoup de militants sont partis dans le Sahel. La nouvelle génération n’a certes pas connu les années noires mais elle en a beaucoup entendu parler et elle ne veut pas des islamistes. Les Algériens sont très croyants, le taux de pratique religieuse est très important mais les islamistes n’ont pas de réel pouvoir dans le pays.

Un dernier mot sur la Libye ?

Cyril Garcia : La situation est toujours complexe. Le jeu se joue à trois : les troupes de l’Etat islamique passées de Syrie en Lybie, le maréchal Haftar soutenu par l’Egypte et l’Arabie saoudite qui pensait prendre rapidement Tripoli est en situation d’échec, et le Premier ministre Fayez al-Sarraj, soutenu lui par l’Union européenne et la Turquie parvient à résister. Haftar gère toujours la Cyrénaïque et le triangle du pétrole au grand désespoir des Européens dont l’Italie ; il était arrivé à rallier nombre de tribus – Touaregs et Toubous – mais s’il continue à piétiner devant Tripoli il pourrait être lâché par ces tribus. La défaite du maréchal Haftar serait une terrible déception pour le maréchal Sissi, qui voit monter une forte contestation populaire.

A l’exception du Maroc, le Maghreb n’est pas stabilisé et les puissances étrangères qui ont déstabilisé la Libye – n’oublions pas la guerre déclenchée par Nicolas Sarkozy et David Cameron – jouent leur propre jeu sans se soucier d’une quelconque stabilisation dans la région.

Source : Le blog de Bertrand Renouvin

Tags : Maghreb, printemps arabe, révolte, manifestations, dictature,

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