Maroc : Lettre à un Procureur du Roi, et à La Justice Marocaine

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Mohammed Talbi

Monsieur Le Procureur,

Je vous fais une lettre,

Que vous lirez peut-être,

Si vous avez le temps;

En taule, vous m’envoyâtes naguère,

Sans arguments valables, ni critères,

Parce que je suis arabe,

Parce que vous êtes berbère,

Ô, panier de crabes !

Moi qui nous croyais frères !

Quand j’étais à l’école,

On ne me parla jamais de la geôle,

Ni de la gare ( 1 ), ni de la courroie ( 2 ),

Ni encore moins de l’arbitraire de la loi…

On me dit seulement,

Et je le jure, Monsieur, jamais je ne mens !

Que j’étais né dans une pépinière,

Où les hommes naissaient libres et fiers,

Que ma terre était la première à regarder la lumière,

Que Dieu, La Patrie, Le Roi, était ma bannière,

Que ma religion était l’Islam, pour tout mon parcours,

Que le musulman était frère du musulman, toujours .

Vous le croirez, Monsieur, ou non,

Je ne descends ni d’un singe, ni d’une guenon,

Là-bas d’où je viens, ma lointaine contrée de l’Oriental,

Nos ancêtres jadis de la dignité firent leur Graâl,

Et si le hasard fit que j’épousasse du Souss ( 3 ) une naine,

Je ne le regrette point, car cela en rien ne me nuit :

À travers ce curieux spécimen, j’ai découvert la haine,

L’horreur de la méchante âme, plus chagrine que le deuil,

Plus laide, plus assassine que l’ennui,

Plus froide, plus sinistre qu’un cercueil !

Si, Monsieur Le Procureur, dans votre bled,

Vous troquez l’amour vrai contre l’argent trébuchant,

Chez-moi, on pisse et sur l’oseille, et sur les laiderons méchants,

Et sur notre dernière chemise, et sur les nuits raides !

On boit on festoie on chante on danse,

Et sous notre toit, tous les jours, on fait bombance ;

Nous ne sommes pas nés dans la faim,

Ni n’avons grandi dans l’indigence, comme certains,

Debout nous mourons, comme les arbres,

Et notre orgueil, nous le défendons au sabre…

Monsieur Le Procureur,

Je ne suis ni quereleur, ni râleur ;

Mais puis-je vous demander pouquoi

Vous m’avez jeté en prison,

Et au nom de quelle loi ?

Peinard, emmuré chez-moi,

Je descendais, la paix dans l’âme, mon litron,

À l’abri des regards, au fin fond de ma maison,

Quand la pimbêche débarque et me crie de sortir,

Mais moi qui toujours paie mon loyer refuse de partir,

Votre secrétaire s’éclipse et vous appelle,

Votre police arrive et m’interpelle,

Au nez des droits de l’Homme et de la liberté individuelle!

Pis, encore, Monsieur Le Procureur!

On me colle ivresse sur la voie publique,

Coups et blessures, et conduite impudique,

Au commissariat me bat comme un voleur,

Moi qui pendant trente-cinq ans du mirifique royaume fus professeur,

Et l’on m’envoie en taule,

Parce que la plaignante qui n’est autre que votre aimable secrétaire,

Qui, ayant à merveille interprété son rôle,

Va, avec la complicité de tout son tribunal, raquetter toutes mes affaires !

Je croyais les Soussis plus dignes,

Que des meubles, des matelas, des ustensiles de cuisine !

Vous me l’auriez demandé,

De bon cœur, je les aurais cédés !

Mais m’envoyer pour si peu en prison,

M’ignorer, renvoyer et menacer et l’avocat, et les témoins,

À ma vilaine femme aveuglément accorder raison,

C’est injuste, Monsieur Le Procureur, raciste, et surtout, inhumain !

Monsieur Le Procureur,

Devant Dieu, que direz-vous demain?

Quel réquisitoire, quelle chanson,

Quelle plainte, ou quel refrain ?

Moi, pour rien, j’ai fait votre prison,

J’ai perdu mon emploi, ma solde pendant huit saisons,

Personne, parmi les hommes de l’heureuse pépinière,

Ne m’a rendu justice, soyez-en fier !

Mais je suis aujourd’hui agonisant,

Et devant Dieu, je vous le promets,

Je vous la lirai, mon oraison !

À Lui Seul je m’en remets…

1. Dans le jargon carcéral, le couloir séparant les rangées de lits, parcourant la chambre de bout en bout, et où, la nuit, à même le sol, dorment les prisonniers qui n’ont pas de lit.

2. Les prisonniers appellent « courroie » l’étroit espace qu’il y a entre les lits superposés. Cette place est meilleure, plus sûre, plus privilégiée que « la gare ».

3. Le Souss est une vaste région qui recouvre tout les sud du Maroc occidental. Sa capitale, c’est Agadir.

Tags : Maroc, justice, procureur du roi,

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