Algérie : Obsèques nationales et page d’histoire

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Avec l’inhumation aujourd’hui d’Ahmed Gaïd Salah, une séquence de l’Algérie et de son armée prend fin : Obsèques nationales et page d’histoire

Les obsèques du général de Corps d’Armée, ex-chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah auront lieu aujourd’hui au troisième jour du deuil national décrété par le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune. Selon un communiqué de la présidence de la République, le service funèbre débutera au Palais du peuple où lui sera rendu un dernier hommage avant son inhumation au carré des martyrs du cimetière national d’El Alia après la prière du Dohr.

En rejoignant sa dernière demeure, le défunt ferme avec lui une page importante de l’histoire militaire algérienne, une séquence qu’il faut en premier lieu aborder sur son versant générationnel. Ahmed Gaïd Salah était, en effet, un des derniers grands officiers algériens à avoir choisi le métier des armes après avoir fait le coup de feu dans les maquis de la guerre de libération avant 1962. Et d’avoir été en charge au fil des décennies des plus hautes charges au sein de son corps d’origine, l’armée de terre et l’artillerie, avant de se hisser au sommet du commandement de l’institution militaire.

Des généraux qui ont milité dans les rangs de l’ALN puis au sein des forces d’une ANP encore naissante et qui n’a pratiquement plus aucune ressemblance, si ce n’est dans l’esprit, avec ce qu’elle est aujourd’hui, il n’en reste plus beaucoup qui sont opérationnels. Ceux qui le sont encore, à l’image du général-major Said Chengriha, qui assure aujourd’hui l’intérim à la tête de l’état-major, 74 ans, sont encore étonnamment nombreux, mais l’armée qu’ils commandent est constituée à l’image du pays d’une majorité de jeunes dont les officiers nés dans les années soixante et au début des années soixante-dix sont déjà considérés aujourd’hui comme des vétérans.

Ces vieux officiers sont donc programmés au départ et ne seront sans doute plus là à la fin de la nouvelle décennie 2020-2030 qui frappe à nos portes. S’ils sont puissants par l’importance stratégique des fonctions et des postes de commandement qu’ils occupent dans une Armée algérienne au pouvoir considérable dans la vie de la nation, ils sont également les représentants encore vivants et l’incarnation de cette sacralité ancrée dans l’imaginaire patriotique algérien et qui se trouve dans le lien entre l’ALN et l’ANP. Avec la disparition d’Ahmed Gaïd Salah dont les discours politiques des mois qui ont précédé l’élection du 12 décembre sont systématiquement énonciateurs de cette sacralité, c’est le début d’un processus au bout duquel ce lien physique entre l’Armée de libération et l’Armée nationale populaire ne sera plus physique mais uniquement symbolique.

Le temps des officiers moujahidine sera alors terminé et, en même temps que lui, l’ouverture d’une nouvelle ère qu’il s’agira d’appréhender à partir du versant politique de l’histoire de l’Armée algérienne. L’idée qu’on se fait de l’ANP et de son haut commandement en particulier est celle qu’a précisément rendue manifeste le défunt Ahmed Gaïd Salah, celle d’un corps qui détient le pouvoir réel dans le pays et qui l’exerce de façon à imposer en situation de crise ses propres visions et de les imposer comme étant les meilleures pour en sortir.

Entre scénarios anciens et promesse d’ouverture réelle

Ce qui s’est passé entre avril et décembre 2019 nous a donné à vérifier que l’armée algérienne détentrice du pouvoir réel, son haut commandement en particulier, n’était pas un mythe, mais une réalité que l’ex-chef d’état-major disparu a incarné jusqu’à l’épuisement. Qu’en sera-t-il après sa disparition ? Avant de répondre à cette question, il faut encore une fois relire l’histoire : d’abord immédiate qui nous montre que la dernière grande action ou grande opération – c’est comme on veut – du général de Corps d’Armée Ahmed Gaïd Salah a été de procéder contre une partie importante et peut-être majoritaire de la société algérienne à une normalisation institutionnelle par le haut sans possibilité de perspective d’ouverture sur la demande d’une refondation du système de gouvernance revendiquée par le mouvement populaire pour le changement (Hirak). Cette normalisation s’est faite selon le schéma classique d’une élection présidentielle – mais cette fois plus crument organisée et managée par l’Armée – avec des candidats en adéquation avec le système en vigueur depuis des décennies et des favoris plus ou moins adoubés.

Cela nous rappelle des scénarios que beaucoup de jeunes algériens, ceux nés dans les années 1990, ne connaissent pas ou n’ont pas connu, et dont la particularité est de nous rappeler que les changements importants en Algérie à la fin des années 1980, pendant la décennie 1990 et au tournant des années 2000, n’ont pas contribué au bouleversement du système, qui est resté tel qu’il s’est figé après la courte brèche d’octobre 1988 aux législatives avortées de 1991.

Depuis, le système politique algérien n’a que peu évolué et la question, aujourd’hui, est de savoir comment sera la relation entre le président de la République Abdelmadjid Tebboune et l’état-major de l’ANP avec un nouveau chef et comment les deux parties vont-elles se positionner par rapport au Hirak dont une partie a encore manifesté hier. Ouverture réelle et un dialogue pour s’attaquer aux problèmes structurels que ces prédécesseurs – Bouteflika en particulier – n’ont pas réglé ? Ou attentisme, qui pourrait être associé à des opérations de délégitimation du mouvement populaire pour le changement, mais dont l’effet boomerang peut davantage compliquer ces problèmes et complexifier la donne ?

En attendant que le chef de l’Etat annonce son programme d’action et de réforme, on rappelle qu’il a fait plusieurs annonces importantes dans le sens d’une écoute du Hirak et d’une disposition à dialoguer pour la prise en charge de ses revendications. Tout changement ou toute nuance qu’il apportera à son engagement de campagne et d’investiture aura pour valeur que quelque chose a changé depuis le décès de Ahmed Gaïd Salah.

Reporters.dz, 25 déc 2019

Tags : Algérie, Ahmed Gaid Salah, ALN, ANP, armée, moudjahidines, guerre de libération,

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