Le Maroc face à ses dérives : de la pression extérieure à l’étouffement policier intérieur

Par Soulaiman RaissouniIl est profondément douloureux de voir l’Espagne faire étalage de sa force à nos dépens, de voir son Parlement nous attaquer et réaffirmer avec arrogance que Ceuta, Melilla et les îles avoisinantes font partie intégrante du territoire espagnol. Il est tout aussi déchirant d’observer des manifestants déchirer le drapeau marocain dans les rues espagnoles.Cependant, ce qui me fait plus mal encore, c’est de constater que le Roi du Maroc a abandonné le trône et la gestion du pays à un appareil sécuritaire failli et dénué de toute éthique, entouré des serviteurs et fidèles du Makhzen. Une structure dont la seule préoccupation est d’imposer sa puissance aux enfants du pays plutôt qu’aux voisins, en faisant appel à des criminels et des tueurs d’enfants.Le Maroc est devenu un État policier comme il ne l’a jamais été dans toute son histoire. Le proverbe marocain dit : « Qui veut tout tenir finit par tout perdre ». La police politique (les services de renseignement) contrôle et régente absolument tout : de l’éducation au contrôle de la presse de caniveau, en passant par l’instrumentalisation de la justice et la dissimulation des échecs stratégiques du pays. Le destin est la seule chose qui leur échappe encore, Dieu soit loué.En écrivant ces lignes, je me remémore les confidences murmurées par l’homme d’État Ahmed Lahlimi — et l’on sait quelle figure importante il représente. C’était environ deux mois avant mon arrestation. Après m’avoir demandé de poser mon téléphone à côté du sien, il m’a fait sortir de son bureau du quartier Riad à Rabat pour descendre par les escaliers plutôt que par l’ascenseur, bien qu’il fût fatigué et que ses mains tremblaient. Il m’a dit :> « Si Raissouni… Le Roi est absent et la police fait ce qu’elle veut du pays. Le Maroc est devenu un État policier comme jamais auparavant. Tu vas bientôt être arrêté… J’ai dit au romancier Ahmed El Madini : considérez que Raissouni est déjà parti, considérez qu’ils l’ont emmené. »> En quittant son bureau, j’ai marché quelques pas jusqu’au domicile de mon ami, l’ingénieur et militant Mohamed Reda, pour l’informer des propos de Lahlimi. Le lendemain matin, j’en ai fait part à mon collègue Younes Mseffer (alors directeur d’Aujourd’hui le Maroc / Akhbar Al Yaoum), ainsi qu’à mon épouse Kholoud. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à compter mes jours.Comment sortir de cette impasse ?Le salut ne viendra que par l’instauration d’un véritable État d’institutions, où quiconque exerce une responsabilité doit en rendre compte.Tant qu’un Premier ministre (comme Abbas El Fassi) déclare que son programme est celui de Sa Majesté, qu’un Chef du gouvernement (comme Abdelilah Benkirane) affirme qu’il ne gouverne pas et que s’il obtenait une promotion il deviendrait ministre de l’Intérieur, la paralysie persiste. Tant que le ministre de l’Intérieur échappe au contrôle du Chef du gouvernement — tout en se faisant publiquement humilier par un agent des renseignements —, le mal restera profond.Si rien ne change, le Maroc risque, à Dieu ne plaise, de se retrouver morcelé : l’Espagne au nord, l’Algérie au sud, Israël par les airs, la mer et la terre. Quant à ce qu’il en restera, il sera partagé entre les corrompus et les despotes qui gravitent autour d’un trône dont je crois — Dieu seul sait — que les fondations ont déjà commencé à être rongées de l’intérieur.

Visited 3 times, 1 visit(s) today

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*