Espagne–Maroc : trois dossiers qui continuent de peser sur les relations entre Madrid et Rabat

Madrid — Malgré les périodes de rapprochement diplomatique entre l’Espagne et le Maroc, plusieurs dossiers continuent de nourrir les tensions entre les deux pays. La récente crise migratoire à Ceuta a une nouvelle fois placé cette relation sous les projecteurs, rappelant que la coopération entre Madrid et Rabat reste étroitement liée à plusieurs questions territoriales et régionales.

Dans une analyse consacrée aux relations entre les deux pays, BBC Afrique identifie trois principaux sujets de friction : le statut du Sahara occidental, les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla et l’équilibre délicat que l’Espagne tente de maintenir entre Rabat et Alger.

Ceuta, nouvel épisode d’une relation sous tension

L’arrivée massive de migrants à Ceuta a ravivé les interrogations sur l’état réel des relations entre Madrid et Rabat. Selon le texte de BBC Afrique, des dizaines de milliers de personnes auraient tenté de rejoindre l’enclave espagnole depuis le territoire marocain, par voie terrestre ou maritime.

Les autorités espagnoles ont attribué l’afflux aux réseaux de traite des êtres humains et ont parallèlement reconnu la coopération du Maroc pour limiter les nouvelles traversées et organiser les retours.

Cette séquence a néanmoins relancé les interrogations sur le rôle joué par les autorités marocaines. La question est particulièrement sensible puisque l’Espagne dépend en partie de la coopération de Rabat pour contrôler les départs depuis la côte marocaine.

La crise rappelle également les événements de mai 2021, lorsque quelque 8 000 personnes étaient entrées à Ceuta en deux jours dans un contexte de forte détérioration des relations entre Madrid et Rabat.

1. Le Sahara occidental, dossier central

Le premier grand sujet de désaccord reste le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole dont le statut demeure contesté.

Le Maroc considère le territoire comme faisant partie de son espace national et défend un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. Le Front Polisario réclame pour sa part l’indépendance et soutient l’organisation d’un référendum d’autodétermination.

BBC Afrique rappelle que l’Espagne a profondément modifié sa position en 2022. Le gouvernement de Pedro Sánchez a alors soutenu le plan marocain d’autonomie, le qualifiant de proposition « la plus sérieuse, la plus réaliste et la plus crédible » pour parvenir à une solution au conflit.

Cette évolution avait constitué un tournant majeur dans les relations entre Madrid et Rabat.

Le changement de position espagnol était intervenu moins d’un an après la crise migratoire de Ceuta de mai 2021. Celle-ci avait elle-même éclaté dans un contexte de tensions diplomatiques provoquées notamment par l’accueil en Espagne, pour des raisons médicales, de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario.

Pour Carlos Ruiz Miguel, professeur et directeur du Centre d’études sur le Sahara occidental de l’université de Saint-Jacques-de-Compostelle, cité par BBC Mundo, le soutien espagnol au plan d’autonomie ne répondrait toutefois pas entièrement aux attentes marocaines. Selon son analyse, Rabat chercherait une reconnaissance plus explicite de sa souveraineté sur le territoire.

La question du Sahara dépasse désormais largement le cadre des relations hispano-marocaines. Les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le territoire en 2020 sous la présidence de Donald Trump. Israël a ensuite adopté une position similaire en 2023, tandis que la France a déclaré en 2024 que l’avenir du Sahara devait être envisagé « dans le cadre de la souveraineté marocaine ».

2. Ceuta et Melilla, deux territoires revendiqués par Rabat

Le deuxième dossier sensible concerne Ceuta et Melilla, deux villes autonomes espagnoles situées sur la côte nord de l’Afrique.

Melilla est sous souveraineté espagnole depuis 1497 et Ceuta depuis 1668. Le Maroc revendique néanmoins les deux territoires, tandis que Madrid considère sa souveraineté comme incontestable.

Une différence importante existe avec le Sahara occidental : Ceuta et Melilla ne figurent pas sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies.

Les tensions territoriales ont notamment été illustrées par la crise de l’île de Perejil en juillet 2002. Cet îlot inhabité, situé à proximité des côtes marocaines et sous souveraineté espagnole, avait été occupé par des militaires marocains avant d’être repris par les forces espagnoles.

La question migratoire constitue également un vecteur récurrent de tensions autour des deux villes.

En mai 2021, l’assouplissement des contrôles marocains avait permis à plusieurs milliers de personnes de rejoindre Ceuta. En juin 2022, environ 2 000 personnes avaient également tenté de franchir la barrière séparant le Maroc de Melilla.

Ces épisodes ont montré que les questions territoriales, migratoires et diplomatiques peuvent rapidement se retrouver liées.

3. L’équilibre délicat entre Rabat et Alger

Le troisième dossier concerne l’Algérie, autre acteur majeur de la politique espagnole au Maghreb.

Madrid entretient avec Rabat une relation importante sur le plan commercial et migratoire, tandis qu’Alger demeure un partenaire énergétique majeur pour l’Espagne et le principal soutien international du Front Polisario.

Le changement de position espagnol sur le Sahara occidental en 2022 avait provoqué une grave détérioration des relations entre Madrid et Alger. L’Algérie avait alors rappelé son ambassadeur en Espagne et suspendu un traité d’amitié avec Madrid.

Les relations se sont depuis progressivement améliorées. Le 20 juillet, Pedro Sánchez s’est rendu à Alger, où les deux gouvernements ont annoncé une « nouvelle étape » dans leurs relations bilatérales.

Le calendrier de cette visite a toutefois alimenté les interrogations après la nouvelle crise de Ceuta.

L’hypothèse d’une mesure de rétorsion

Le fait que la crise migratoire de Ceuta soit intervenue quelques jours après le déplacement de Pedro Sánchez en Algérie a conduit certains analystes à s’interroger sur un éventuel lien entre les deux événements.

Paul Melly, chercheur associé au programme Afrique de Chatham House, cité dans l’analyse de BBC Afrique, s’est notamment demandé si l’afflux pouvait constituer une mesure de rétorsion de la part du Maroc.

Cette hypothèse demeure une interprétation et ne constitue pas, à elle seule, la démonstration d’une décision marocaine visant à provoquer l’afflux migratoire.

La chronologie des événements nourrit néanmoins les interrogations sur la manière dont les tensions régionales peuvent avoir des répercussions sur la politique migratoire et les relations bilatérales de l’Espagne.

Une relation fondée sur la coopération, mais traversée de lignes rouges

L’Espagne et le Maroc ont multiplié ces dernières années les accords de coopération dans les domaines de la sécurité, de l’économie et de l’immigration. Les deux gouvernements ont même qualifié récemment leur relation de « excellente ».

Mais derrière cette coopération subsistent plusieurs dossiers structurels : le Sahara occidental, le statut de Ceuta et Melilla et les relations de Madrid avec Alger.

La crise migratoire récente rappelle ainsi que le partenariat entre les deux pays demeure étroitement dépendant des équilibres politiques régionaux. Pour Madrid, maintenir une coopération efficace avec Rabat est un enjeu important pour la gestion de sa frontière méridionale. Pour Rabat, les dossiers territoriaux et la question du Sahara restent des éléments centraux de sa politique étrangère.

BBC Afrique souligne ainsi que les relations entre l’Espagne et le Maroc ne peuvent être comprises uniquement à travers leur coopération économique ou migratoire. Elles restent également structurées par trois dossiers sensibles dont les évolutions peuvent rapidement modifier le climat diplomatique entre les deux voisins.

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