La réussite de la production de plants de bananiers en laboratoire relance en Algérie une question plus large : quelles cultures doivent être considérées comme prioritaires dans un pays confronté à la rareté de l’eau et à la nécessité de renforcer sa sécurité alimentaire ? Dans une analyse publiée sur Le Club de Mediapart, l’agronome Djamel Belaïd met en garde contre une politique agricole qui privilégierait certaines cultures rentables au détriment des productions jugées stratégiques.
La création, en 2025, d’un Conseil national scientifique pour la sécurité alimentaire (CSNSA) avait suscité des attentes dans le monde agricole algérien. Pour Djamel Belaïd, l’objectif devait notamment être de contribuer à l’élaboration d’une stratégie agricole durable et résiliente.
Dans son billet publié le 18 juin 2026 sur Le Club de Mediapart, l’ingénieur agronome s’interroge toutefois sur les premières orientations prises dans le secteur, en prenant comme exemple le développement de la culture de la banane.
La banane, une réussite technologique
L’un des points de départ de cette réflexion est une initiative menée par le Centre de recherche en biotechnologie (CRBT) de Constantine.
À la suite de la demande d’un producteur de bananes de Jijel, les chercheurs du centre ont réussi à produire en laboratoire des plants de bananiers indemnes de maladies grâce à la culture in vitro.
Cette avancée présente un intérêt économique : les producteurs algériens dépendent notamment de plants importés, dont le coût pèse sur les dépenses d’exploitation. La maîtrise de la production locale pourrait donc réduire cette dépendance.
Djamel Belaïd reconnaît d’ailleurs la dimension technique de cette réussite. Les producteurs ont développé des systèmes de culture sous serres, notamment des serres tunnels puis des structures multichapelles permettant d’améliorer les rendements.
Le projet pourrait également contribuer à réduire les importations de bananes, estimées par l’auteur à environ 300 millions d’euros par an.
Une question de priorité nationale
Mais c’est précisément à ce stade que l’analyse de Djamel Belaïd prend une autre dimension.
Selon lui, le problème n’est pas la capacité technique à produire des bananes en Algérie, mais la question de savoir si cette culture doit constituer une priorité nationale dans un contexte de contraintes hydriques.
La banane est en effet une culture de rente, alors que certaines productions agricoles sont considérées comme stratégiques pour la sécurité alimentaire du pays.
L’auteur pose ainsi plusieurs questions : faut-il consacrer les capacités de recherche à la production de plants de bananiers ou à celle de plants de pommes de terre ? Quelle culture présente le meilleur rapport entre valeur économique et consommation d’eau ? Et surtout, comment arbitrer entre une production destinée à réduire les importations et les besoins fondamentaux de la population en matière d’eau ?
Ces interrogations constituent le cœur de son analyse.
Une agriculture confrontée au stress hydrique
La question de l’eau apparaît comme le principal élément de cette réflexion.
Selon Djamel Belaïd, le bananier peut nécessiter jusqu’à 20 litres d’eau par plant et par jour. Il estime dès lors que l’extension de cette culture doit être évaluée à l’aune des ressources disponibles dans les régions concernées.
L’auteur rappelle également que l’agriculture représente plus de 70 % des ressources en eau utilisées en Algérie, ce qui rend les arbitrages entre différentes productions particulièrement sensibles.
La technique du goutte-à-goutte permet de réduire les pertes d’eau au niveau de la parcelle, mais, selon son analyse, cela ne signifie pas nécessairement une diminution globale de la consommation agricole si les économies réalisées sont utilisées pour irriguer de nouvelles surfaces.
Le débat dépasse donc la seule question de l’efficacité de l’irrigation : il concerne également l’affectation globale de la ressource.
Le paradoxe du littoral
Autre difficulté relevée par l’agronome : la localisation potentielle de la production bananière.
La banane étant une plante tropicale, sa culture en Algérie nécessite des conditions particulières et, selon Belaïd, un chauffage dans les zones concernées.
Or, les régions littorales concentrent une part importante de la population et dépendent de plus en plus des infrastructures de dessalement de l’eau de mer pour l’approvisionnement en eau potable.
L’analyse publiée sur Mediapart souligne ainsi un paradoxe : développer une culture fortement consommatrice d’eau dans des zones où l’eau potable devient elle-même une question stratégique peut créer une concurrence entre différents usages de la ressource.
Quand l’agriculture entre en concurrence avec l’eau potable
Cette question devient encore plus sensible dans certaines zones où les nappes phréatiques sont affectées par l’intrusion d’eau salée.
Djamel Belaïd cite notamment les phénomènes de biseau marin, qui peuvent dégrader les réserves d’eau douce souterraines dans les régions côtières.
Dans ce contexte, la multiplication des cultures irriguées doit être pensée en tenant compte non seulement de la rentabilité agricole, mais aussi de la disponibilité à long terme de la ressource.
L’auteur établit ainsi un lien direct entre politique agricole, politique hydraulique et sécurité alimentaire.
La recherche agronomique face à ses responsabilités
Pour Djamel Belaïd, l’expérience de la banane illustre également une évolution positive : celle d’une recherche scientifique capable de répondre directement aux besoins des agriculteurs.
Le CRBT a réussi à développer un procédé permettant de produire des plants sains à partir de tissus de bananiers. Cette réussite montre, selon lui, l’intérêt d’un rapprochement entre laboratoires et exploitations agricoles.
Mais cette capacité scientifique doit, dans son analyse, être accompagnée d’une réflexion sur les priorités nationales.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir ce que la recherche est capable de produire, mais aussi de déterminer ce qu’elle doit produire en priorité au regard des besoins alimentaires, des ressources hydriques et des contraintes économiques du pays.
Banane ou pomme de terre ?
C’est dans cette opposition entre cultures de rente et cultures stratégiques que se situe le principal débat soulevé par l’article.
La pomme de terre, par exemple, représente une production importante pour l’alimentation intérieure et rencontre elle aussi des difficultés liées à la disponibilité de plants de qualité.
Djamel Belaïd souligne que les deux cultures peuvent bénéficier de techniques de multiplication végétative et de production de matériel végétal sain. La question devient donc celle de l’allocation des moyens scientifiques et financiers.
Dans son analyse, la banane constitue un cas d’école : une production rentable peut contribuer à réduire les importations tout en mobilisant une ressource, l’eau, qui devient de plus en plus stratégique.
Vers une nouvelle doctrine agricole ?
Au-delà du cas de la banane, l’analyse publiée dans Le Club de Mediapart pose donc une question plus générale sur l’avenir de l’agriculture algérienne.
Le pays cherche simultanément à réduire sa facture d’importation alimentaire, à augmenter sa production nationale, à développer des filières agricoles rentables et à préserver des ressources hydriques soumises à de fortes contraintes.
Ces objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires, mais ils imposent des arbitrages.
La mise en place du Conseil national scientifique pour la sécurité alimentaire pourrait, dans cette perspective, constituer un cadre pour hiérarchiser les priorités agricoles, en associant davantage recherche scientifique, politique hydraulique et stratégie alimentaire.
L’enjeu : produire davantage avec moins d’eau
L’analyse de Djamel Belaïd met finalement en évidence un dilemme auquel l’agriculture algérienne est confrontée : comment augmenter la production agricole tout en réduisant la pression exercée sur les ressources naturelles ?
La réussite de la production locale de plants de bananiers démontre les capacités de la recherche agronomique algérienne. Mais elle ouvre également un débat sur les critères permettant de déterminer les productions à privilégier.
Dans un pays où l’eau devient une ressource stratégique, la future politique agricole devra nécessairement arbitrer entre rentabilité, réduction des importations, sécurité alimentaire et sobriété hydrique.
Le cas de la banane, présenté par Djamel Belaïd, pourrait ainsi servir de révélateur d’une question beaucoup plus vaste : quelle agriculture l’Algérie veut-elle construire pour les prochaines décennies ?
Source : Djamel Belaïd, « L’Algérie à la recherche d’une stratégie agricole », Le Club de Mediapart, 18 juin 2026. Il s’agit d’un billet personnel de l’auteur, et non d’un article de la rédaction de Mediapart.
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