Maroc : comment le modèle religieux du royaume est devenu un outil de lutte contre l’extrémisme

Après les attentats de Casablanca de 2003, le Maroc a profondément réorganisé son approche du fait religieux. Une étude de l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IEGA), citée par Deutsche Welle, décrit un dispositif combinant encadrement institutionnel de l’islam, formation des imams, prévention de la radicalisation et rôle central de la monarchie.

Vingt-trois ans après les attentats de Casablanca, la politique religieuse marocaine continue d’occuper une place importante dans la stratégie de prévention de l’extrémisme du royaume. Dans une analyse publiée le 19 juin 2026, Deutsche Welle revient sur une étude de l’IEGA consacrée à ce que ses auteurs présentent comme un modèle religieux particulier.

Selon cette étude, Rabat aurait progressivement construit, depuis 2003, une architecture destinée à encadrer le champ religieux tout en faisant de la prévention de la radicalisation un complément aux dispositifs sécuritaires. Cette politique repose notamment sur la formation des imams, la maîtrise des discours religieux et la promotion d’une interprétation considérée comme modérée de l’islam.

La Commanderie des croyants au centre du dispositif

L’un des éléments fondamentaux identifiés par l’IEGA est la Commanderie des croyants, ou Imarat al-Mouminine, attribuée au roi Mohammed VI dans le cadre constitutionnel marocain.

Deutsche Welle rapporte l’analyse d’Alexandre Negrus, président de l’IEGA et co-auteur de l’étude, selon laquelle cette institution constitue la principale particularité du système marocain. Le souverain y exerce une autorité religieuse qui dépasse, dans cette conception, une simple fonction de supervision politique.

Le dispositif doctrinal présenté par l’étude s’appuie notamment sur trois références : le malikisme, l’acharisme et le soufisme. L’objectif affiché est de promouvoir une conception de l’islam présentée comme compatible avec la modération religieuse et de limiter l’influence des courants susceptibles d’alimenter la radicalisation.

De la sécurité intérieure à la diplomatie religieuse

Le modèle développé au Maroc ne se limite toutefois pas au territoire national. Selon l’étude citée par Deutsche Welle, la politique religieuse est également devenue un instrument de coopération avec plusieurs pays africains.

L’Institut Mohammed VI des imams, morchidines et morchidates joue notamment un rôle dans la formation de responsables religieux venus de différents pays africains. Plusieurs centaines d’imams africains y seraient formés chaque année, dans le cadre de la promotion de l’approche religieuse défendue par Rabat.

Cette dimension donne au dispositif une portée diplomatique. La politique religieuse marocaine s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large d’influence en Afrique, notamment dans des États confrontés à la progression des groupes djihadistes.

Une expérience observée au Sahel

L’IEGA considère que certains éléments de l’expérience marocaine peuvent intéresser les pays du Sahel confrontés aux phénomènes de radicalisation et de violence djihadiste.

L’expert en sécurité Driss Aït Youssef estime toutefois que la reproduction intégrale du modèle marocain comporte des limites. Sa particularité repose notamment sur le statut du roi en tant que Commandeur des croyants, une fonction liée à l’histoire et aux institutions marocaines et qui ne dispose pas nécessairement d’équivalent dans les autres États de la région.

Autrement dit, l’expérience marocaine peut fournir des instruments ou des méthodes, mais leur transposition dépend fortement des réalités politiques, institutionnelles et religieuses propres à chaque pays.

Moussalaha, autre volet de la stratégie

L’étude évoque également le programme Moussalaha, consacré à la réconciliation et à la réinsertion de personnes condamnées pour des faits liés au terrorisme.

Cette approche complète le contrôle institutionnel du champ religieux par un volet davantage centré sur la réhabilitation. Elle illustre, selon l’IEGA, la volonté des autorités marocaines de combiner prévention, accompagnement religieux et dispositifs sécuritaires dans la lutte contre la radicalisation.

Le défi du numérique

Le dispositif présente cependant une difficulté majeure : l’évolution des modes de diffusion des discours religieux.

Deutsche Welle souligne, en s’appuyant sur l’étude de l’IEGA, que les réseaux sociaux et les espaces numériques échappent largement aux mécanismes traditionnels de contrôle du champ religieux. Les discours radicaux peuvent ainsi circuler en dehors des mosquées et des institutions officiellement encadrées.

Cette évolution constitue un défi pour une politique largement fondée sur la formation des imams, la standardisation des prêches et l’organisation institutionnelle du culte.

L’étude relève par ailleurs une autre limite : le risque qu’un encadrement trop institutionnalisé du discours religieux soit perçu par une partie des fidèles comme éloigné de leurs préoccupations quotidiennes.

Un modèle marocain difficilement exportable tel quel

L’analyse de l’IEGA ne présente donc pas le modèle marocain comme une formule universelle. Ses auteurs considèrent plutôt qu’il peut constituer une source d’inspiration pour les pays confrontés à la radicalisation, tout en reconnaissant que ses fondements reposent sur des caractéristiques propres au Maroc.

La place de la monarchie dans le champ religieux, l’histoire du malikisme et du soufisme, ainsi que l’organisation institutionnelle du culte constituent autant de particularités qui rendent une transposition mécanique difficile.

Le modèle religieux marocain apparaît ainsi, selon l’étude rapportée par Deutsche Welle, comme un système situé à l’intersection de plusieurs dimensions : sécurité, politique religieuse, prévention de la radicalisation et diplomatie africaine.

Son efficacité et sa capacité à répondre aux nouvelles formes de radicalisation, notamment numériques, restent néanmoins au cœur des défis identifiés par les auteurs de l’étude.

Source : Deutsche Welle – « Le Maroc fait de l’islam un rempart contre l’extrémisme »

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