Immigration africaine : le Maroc confronté au défi d’un pays devenu terre d’installation

Longtemps considéré comme un espace de transit vers l’Europe, le Maroc s’est progressivement transformé en pays d’installation pour une partie des migrants africains. Cette évolution, accompagnée par la Stratégie nationale d’immigration et d’asile, place désormais le royaume face à des enjeux d’intégration, d’emploi, de logement et de protection des populations les plus vulnérables.

Le Maroc occupe une position particulière sur la carte migratoire africaine. Situé entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe, le royaume a longtemps été perçu principalement comme une étape sur la route de l’Espagne. Mais cette réalité a évolué au cours de la dernière décennie.

La mise en place en 2013 de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA) a accompagné cette transformation. Le pays cherche depuis lors à développer des dispositifs de régularisation et d’intégration des migrants, alors qu’une partie d’entre eux choisit finalement de rester au Maroc plutôt que de poursuivre leur route vers l’Europe.

De pays de transit à pays d’installation

Cette mutation modifie profondément la nature du phénomène migratoire marocain.

Pour de nombreux ressortissants d’Afrique subsaharienne, Casablanca, Rabat, Tanger ou d’autres centres urbains ne constituent plus uniquement des étapes temporaires. Certains y travaillent, y étudient, créent une activité économique ou s’y installent durablement.

Cette tendance est particulièrement visible à Casablanca. Une enquête du Monde publiée en septembre 2025 faisait état d’un nombre croissant d’entrepreneurs originaires notamment de Côte d’Ivoire, de République démocratique du Congo et du Cameroun choisissant la métropole marocaine pour développer leurs activités plutôt que de tenter leur chance en Europe.

Le phénomène dépasse donc désormais la seule question du contrôle des frontières. Il pose celle de la capacité du Maroc à intégrer une population étrangère appelée, pour une partie d’entre elle, à vivre durablement dans le pays.

La politique de régularisation

La SNIA constitue l’un des principaux instruments de cette évolution. Elle a notamment permis plusieurs opérations de régularisation de migrants en situation administrative irrégulière.

Cette politique vise à faciliter l’accès aux droits et à certains services, ainsi qu’à favoriser l’insertion professionnelle et sociale. Mais plusieurs obstacles demeurent.

Les migrants rencontrent notamment des difficultés liées à l’accès à l’emploi formel, au logement et aux démarches administratives. Les femmes et les mineurs figurent parmi les catégories particulièrement exposées aux difficultés d’insertion, selon les analyses consacrées à la politique migratoire marocaine.

Le poids de l’économie informelle constitue également un facteur important. Pour certains migrants, l’accès à un emploi stable et déclaré reste difficile, ce qui peut renforcer leur vulnérabilité économique.

Une intégration encore inégale

La transformation du Maroc en pays d’immigration ne signifie donc pas que l’intégration est achevée.

Les expériences varient fortement selon le statut administratif, la nationalité, le niveau de qualification et la situation économique des personnes concernées.

Les entrepreneurs africains installés à Casablanca peuvent, par exemple, bénéficier d’un environnement économique plus favorable que les travailleurs dépendant de l’économie informelle. Le Monde relevait en 2025 l’existence d’opportunités entrepreneuriales pour certains migrants, tout en soulignant la persistance de difficultés liées au coût de la vie, au travail informel et aux discriminations.

Cette diversité des situations rend difficile une lecture uniforme de l’immigration subsaharienne au Maroc.

Entre intégration et contrôle des frontières

La politique marocaine se trouve également au croisement de deux impératifs : l’intégration des migrants présents sur son territoire et le contrôle des départs vers l’Europe.

Le royaume est devenu un partenaire important de l’Union européenne dans la gestion des migrations irrégulières. Cette coopération comprend notamment le contrôle des frontières et la lutte contre les réseaux de passeurs.

Elle fait cependant l’objet de critiques de la part d’organisations de défense des droits humains et de médias, notamment concernant les opérations de déplacement de migrants à l’intérieur du territoire.

Une enquête publiée par Le Monde en 2024 a ainsi examiné l’utilisation de financements européens destinés au contrôle migratoire dans plusieurs pays du Maghreb, dont le Maroc, et rapporté des accusations de refoulements et de déplacements de migrants. Ces accusations sont contestées dans le débat sur la coopération migratoire entre l’Europe et ses partenaires africains.

Un rôle croissant dans les migrations Sud-Sud

L’évolution marocaine s’inscrit également dans une dynamique plus large des migrations africaines.

Tous les parcours migratoires ne sont pas orientés vers l’Europe. Une partie des mobilités s’effectue désormais à l’intérieur du continent africain, avec des pays d’Afrique du Nord devenant eux-mêmes des destinations.

Une étude consacrée au « pari migratoire européen en Afrique » souligne précisément cette évolution : le Maroc, historiquement pays d’émigration et de transit, est devenu également un pays d’immigration, notamment pour des populations originaires d’Afrique subsaharienne.

Cette évolution oblige Rabat à repenser sa politique migratoire au-delà de la seule relation avec l’Europe.

Casablanca, vitrine et laboratoire

La métropole casablancaise illustre particulièrement cette transformation.

La ville concentre une importante partie de l’activité économique du pays et attire des entrepreneurs, des travailleurs et des étudiants africains. Pour certains, le Maroc représente une alternative à une migration vers l’Europe.

Cette dynamique correspond également à la volonté du royaume de renforcer ses relations économiques avec l’Afrique subsaharienne. Les migrations et les échanges commerciaux participent ainsi à une même circulation croissante des personnes et des capitaux entre les deux régions.

Mais cette attractivité économique coexiste avec des difficultés sociales qui touchent notamment les personnes disposant de faibles revenus ou dépourvues de statut administratif stable.

Un défi désormais structurel

Le Maroc se retrouve ainsi face à une situation nouvelle. La question migratoire n’est plus uniquement celle des personnes qui traversent son territoire en direction de l’Europe. Elle concerne désormais aussi celles qui choisissent d’y rester.

La régularisation, l’accès au travail, la scolarisation, le logement, la santé et la lutte contre les discriminations deviennent donc des enjeux de politique publique à part entière.

Le royaume devra également continuer à gérer ses engagements de coopération avec l’Union européenne en matière de contrôle des migrations, tout en répondant aux enjeux d’intégration des populations déjà présentes sur son territoire.

Le Maroc apparaît ainsi comme un pays situé entre deux dynamiques migratoires : celle d’une frontière stratégique pour l’Europe et celle d’une société africaine devenue progressivement une destination pour des migrants venus du sud du continent.

Cette double fonction constitue désormais l’un des principaux défis de sa politique migratoire.

Source : Maroc Hebdo – « Immigration africaine : entre deux rives, le Maroc face au défi migratoire »

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