Dans une chronique publiée le 13 juin 2026, Émile Martinez revisite l’histoire de l’Algérie à travers la fin de la période coloniale, le départ des Européens et de la communauté juive, mais aussi les héritages amazighs et méditerranéens du pays. Son récit pose une question de fond : qu’aurait pu être l’Algérie si certaines trajectoires historiques avaient suivi un autre chemin ?
De Gaulle et l’avenir de l’Algérie
Dans son article intitulé « L’Algérie qu’on n’a pas connue », publié par Le Matin d’Algérie, Émile Martinez revient sur les échanges entre le général de Gaulle et Alain Peyrefitte consacrés notamment à l’avenir de l’Algérie et des Européens qui y vivaient.
L’auteur souligne que de Gaulle avait compris que l’indépendance de l’Algérie était devenue inévitable et que la France ne pouvait durablement maintenir sa souveraineté sur un territoire où une grande partie de la population revendiquait le droit de décider de son avenir.
Mais Martinez relève une erreur dans l’analyse du général : celui-ci aurait sous-estimé l’ampleur du départ des Européens d’Algérie après l’indépendance.
Les accords d’Évian avaient prévu la possibilité pour les Européens de rester dans l’Algérie indépendante. L’évolution des événements a cependant conduit à un bouleversement démographique majeur au début des années 1960.
Une rupture qui transforme le paysage humain
L’auteur insiste sur la profondeur de cette transformation. Après la guerre et l’indépendance, la grande majorité des Européens d’Algérie quitta le pays. La communauté juive, présente en Algérie depuis des siècles, connut également un départ massif.
Pour Martinez, cette rupture ne doit toutefois pas être interprétée comme une remise en cause de l’indépendance algérienne. Il écrit au contraire que celle-ci répondait à une aspiration du peuple algérien et mettait fin au système colonial.
Sa réflexion porte davantage sur ce qui a disparu avec cette rupture : une partie de la diversité humaine qui avait caractérisé certaines villes et régions algériennes.
L’héritage amazigh au cœur du récit
La chronique élargit ensuite la perspective à une histoire beaucoup plus ancienne que la colonisation française.
Martinez rappelle que le territoire algérien a été traversé par différentes populations et civilisations — Phéniciens, Romains, Arabes, Andalous et Ottomans — tout en soulignant le rôle actif des populations amazighes dans cette histoire.
L’auteur cite notamment les royaumes numides associés à Massinissa ainsi que les dynasties almoravide et almohade. Il présente les sociétés amazighes non comme de simples réceptrices d’influences extérieures, mais comme des acteurs des échanges politiques, commerciaux et culturels en Afrique du Nord et en Méditerranée.
Béjaïa, carrefour entre les deux rives
La ville de Béjaïa occupe une place centrale dans cette démonstration.
La cité, connue dans l’Antiquité et au Moyen Âge pour son activité commerciale et intellectuelle, est présentée par l’auteur comme un exemple de l’ouverture méditerranéenne de l’Algérie.
Martinez revient notamment sur le séjour de Fibonacci à Béjaïa au début du XIIIᵉ siècle. Selon le récit rapporté dans la chronique, le mathématicien italien y aurait découvert les méthodes de calcul utilisées dans le monde musulman avant de contribuer à leur diffusion en Europe.
La chronique rappelle également que le nom français « bougie » est traditionnellement associé à Béjaïa, en référence à la réputation de la cire produite dans la région et exportée vers différents ports européens.
Au-delà de ces épisodes historiques, l’auteur voit dans Béjaïa le symbole d’une Méditerranée longtemps structurée par la circulation des hommes, des marchandises et des connaissances.
Une histoire méditerranéenne faite de migrations
Le texte élargit encore cette réflexion aux déplacements de populations à travers la Méditerranée.
L’arrivée des populations andalouses au Maghreb après leur expulsion d’Espagne constitue, selon Martinez, un autre exemple de ces mouvements historiques. Musique, savoir-faire et traditions ont traversé la mer avant de s’intégrer progressivement aux sociétés nord-africaines.
Dans cette perspective, le départ des Européens d’Algérie au début des années 1960 est replacé dans une histoire plus longue de migrations et de recompositions démographiques. L’auteur rappelle également que les « Pieds-Noirs » formaient une population diverse, comprenant notamment des familles françaises, espagnoles, italiennes, maltaises et juives.
Les chemins que l’histoire n’a pas empruntés
La réflexion proposée par Le Matin d’Algérie ne consiste donc pas seulement à revenir sur le passé colonial. Elle s’intéresse également aux scénarios historiques qui ne se sont pas réalisés.
Martinez imagine ainsi une Algérie où plusieurs mémoires auraient continué à coexister après l’indépendance, dans le cadre d’une société demeurée davantage connectée aux circulations méditerranéennes.
Il reconnaît cependant que cette hypothèse relève d’un exercice de réflexion historique et non d’un scénario qui pourrait être reconstitué. « L’histoire ne repasse pas les plats », écrit-il en substance, avant de considérer que les trajectoires non empruntées peuvent néanmoins aider à comprendre celles qui ont effectivement été suivies.
Une chronique qui suscite le débat
La publication a également provoqué plusieurs réactions dans les commentaires du journal.
Certains lecteurs contestent la lecture proposée par Martinez, estimant qu’elle risque de minimiser les structures de séparation et les inégalités propres au système colonial. D’autres insistent au contraire sur la nécessité de prendre en compte la complexité des trajectoires individuelles et la diversité des populations ayant vécu en Algérie.
Dans une réponse, Émile Martinez précise qu’il ne remet pas en cause l’indépendance algérienne et qu’il ne défend pas le retour des Européens en Algérie. Il affirme chercher plutôt à restituer la complexité d’une histoire commune et de trajectoires familiales parfois enracinées depuis plusieurs générations dans le pays.
Une mémoire toujours ouverte
À travers Béjaïa, la Kabylie, Oran et Alger, la chronique dessine finalement une autre manière de regarder l’histoire algérienne : non seulement à travers la colonisation et la guerre d’indépendance, mais aussi à travers les échanges méditerranéens qui les ont précédées et les transformations démographiques qui les ont suivies.
Le texte d’Émile Martinez rappelle ainsi que l’histoire de l’Algérie ne se résume pas à une succession de ruptures. Elle est également faite de circulations, de rencontres, de migrations et de transmissions culturelles.
Une histoire complexe dont certaines dimensions continuent, plusieurs décennies après l’indépendance, à alimenter les débats sur la mémoire, l’identité et les relations entre les deux rives de la Méditerranée.
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