Tunisie : la société civile entre silence, mobilisation et contestation

Depuis le tournant politique de 2021, la société civile tunisienne alterne périodes de retrait et mobilisations ponctuelles. Dans une tribune publiée par Le Courrier de l’Atlas, le politologue Hatem M’rad analyse cette évolution à travers la manifestation du 25 juillet 2026 à Tunis, où plusieurs courants politiques, syndicaux et associatifs se sont retrouvés autour de revendications liées aux libertés publiques et aux difficultés sociales.

La société civile tunisienne n’a pas disparu du paysage politique, mais son mode d’action semble avoir évolué depuis 2021. C’est l’une des principales conclusions de Hatem M’rad, auteur d’une tribune publiée le 1er août 2026 par Le Courrier de l’Atlas sous le titre « La société civile, entre torpeur et éclat ».

Pour l’auteur, les périodes de faible mobilisation ne doivent pas nécessairement être interprétées comme un abandon de la vie publique. Elles peuvent également traduire une adaptation à un environnement politique et judiciaire devenu plus contraignant.

Cette analyse prend notamment appui sur la manifestation organisée à Tunis le 25 juillet 2026, date correspondant au 69e anniversaire de la proclamation de la République et au cinquième anniversaire des mesures d’exception annoncées par le président Kaïs Saïed.

Une mobilisation aux composantes diverses

Selon Le Courrier de l’Atlas, plusieurs milliers de personnes ont défilé dans le centre de Tunis à cette occasion. Le rassemblement aurait réuni des profils politiques et sociaux différents : jeunes, syndicalistes, militants associatifs, avocats, universitaires, islamistes, militants de gauche et destouriens.

Cette diversité constitue l’un des éléments mis en avant par Hatem M’rad. Selon son analyse, les différentes composantes présentes dans la rue partageaient notamment des critiques concernant la concentration du pouvoir et la situation du pays.

Les revendications ne se limitaient cependant pas aux questions institutionnelles. Les manifestants ont également mis en avant des préoccupations directement liées à la vie quotidienne, notamment les pénuries d’eau et d’électricité, le pouvoir d’achat et les conditions économiques.

La contestation politique et les revendications sociales semblent ainsi davantage se rejoindre, selon l’auteur, alors qu’elles avaient souvent évolué sur des terrains distincts.

Pourquoi la société civile reste-t-elle parfois silencieuse ?

Hatem M’rad conteste l’idée selon laquelle les périodes de faible mobilisation correspondraient nécessairement à une résignation de la société civile.

Il avance plutôt l’hypothèse d’une prudence stratégique face à un rapport de force devenu plus difficile pour les organisations contestataires. Sa tribune évoque notamment les poursuites visant des opposants, des militants, des avocats et des professionnels de l’information, ainsi que les tensions entre le pouvoir et différents secteurs de la société civile.

Dans cette lecture, les syndicats, associations, partis et organisations professionnelles n’auraient donc pas disparu. Ils auraient plutôt adapté leur niveau de mobilisation aux conditions politiques du moment.

Cette interprétation relève de l’analyse de l’auteur et ne constitue pas une position officielle de l’ensemble des organisations de la société civile tunisienne.

La fatigue sociale pèse également sur la mobilisation

La situation économique constitue l’autre facteur mis en avant par Le Courrier de l’Atlas.

La Tunisie traverse depuis plusieurs années des difficultés liées notamment à l’inflation, au chômage, aux pénuries d’eau et aux problèmes d’approvisionnement électrique. Pour Hatem M’rad, cette accumulation de difficultés peut également réduire la capacité de mobilisation d’une partie de la population.

Le raisonnement présenté dans la tribune est donc double : la société civile serait confrontée à un environnement politique plus contraignant, mais aussi à une forme de fatigue provoquée par les difficultés matérielles persistantes.

La comparaison avec 2011 apparaît alors en filigrane. L’élan de mobilisation qui avait accompagné la révolution tunisienne reposait notamment sur de fortes attentes de changement. Quinze ans plus tard, les contraintes économiques et sociales peuvent modifier la manière dont les citoyens participent à la vie publique.

Le 25 juillet, une date à forte portée symbolique

La manifestation de 2026 revêt une dimension particulière en raison de la date choisie.

Le 25 juillet correspond à la proclamation de la République tunisienne en 1957. C’est également le jour où, en 2021, Kaïs Saïed avait annoncé la suspension des travaux du Parlement et instauré des mesures d’exception, ouvrant une nouvelle phase de la vie politique tunisienne.

Cinq ans plus tard, des manifestants hostiles à l’évolution du système politique ont donc investi la même date pour exprimer leurs revendications.

Le Courrier de l’Atlas souligne également la présence, à proximité, de partisans du chef de l’État venus commémorer cette journée selon une lecture différente des événements de 2021. La journée a ainsi donné lieu à deux rassemblements représentant des visions opposées de l’évolution de la République tunisienne.

Libertés publiques et préoccupations quotidiennes

L’un des enseignements de cette mobilisation, selon Hatem M’rad, réside dans la combinaison de deux types de revendications.

D’un côté, les manifestants ont défendu des questions liées aux libertés publiques, à l’État de droit et aux procédures judiciaires visant des opposants et des militants.

De l’autre, les slogans ont porté sur des problèmes très concrets : l’eau, l’électricité et le pouvoir d’achat.

Cette convergence entre revendications politiques et sociales pourrait constituer une évolution importante de la contestation tunisienne. Elle permet à différents groupes de se retrouver autour de préoccupations communes, même lorsqu’ils ne partagent pas les mêmes orientations politiques.

Une société civile toujours présente

La tribune de Hatem M’rad défend finalement l’idée que la société civile tunisienne conserve une capacité de mobilisation, malgré les contraintes auxquelles elle est confrontée.

La manifestation du 25 juillet est présentée comme une illustration de cette capacité à réinvestir l’espace public après des périodes de retrait. Le Courrier de l’Atlas rappelle également que la société civile tunisienne dispose d’une longue histoire, remontant notamment à la période postérieure à l’indépendance et renforcée après la révolution de 2011.

La question qui demeure est toutefois celle de la durabilité de cette mobilisation. Une manifestation ponctuelle peut réunir des courants très différents, mais sa capacité à produire des changements institutionnels ou politiques à long terme dépend de nombreux facteurs.

Pour Hatem M’rad, l’alternance entre périodes de silence et moments de forte mobilisation pourrait ainsi caractériser le rapport actuel entre la société civile et le pouvoir.

La Tunisie conserve donc un espace de contestation, mais celui-ci évolue dans un environnement politique, économique et judiciaire qui en influence fortement les formes d’expression.

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