Dans une série de publications sur son compte Instagram, l’eurodéputée Rima Hasan met en lumière des faits qui dessinent une chaîne militaro-industrielle reliant le Maroc à Israël, depuis la coopération secrète de 1967 jusqu’aux lignes de production de drones kamikazes sur le territoire marocain.
Le point de départ : des enregistrements secrets en 1967
L’affirmation selon laquelle le Maroc aurait transmis des renseignements secrets du sommet arabe à Israël lors de la guerre de 1967 n’est pas isolée. Selon des révélations du média israélien i24NEWS, le roi Hassan II aurait secrètement organisé, en marge du sommet de la Ligue arabe tenu à Casablanca en 1965, l’enregistrement de réunions confidentielles entre les chefs d’état-major arabes, avant de transmettre ces enregistrements au Mossad.
Des journalistes israéliens affirment que ces enregistrements auraient exposé les déploiements stratégiques des armées arabes et joué un rôle déterminant dans la victoire israélienne lors de la guerre des Six Jours. Si cette version reste difficile à confirmer par les archives officielles, la relation secrète de longue date entre le Maroc et Israël n’est, elle, plus un secret.
Le lien humain : la deuxième communauté juive d’Israël
Derrière cette relation se cache une réalité démographique majeure : les Juifs d’origine marocaine constituent la deuxième plus grande communauté juive d’Israël. Selon la Fédération mondiale des Juifs marocains, près d’un million de Juifs d’origine marocaine vivent en Israël, derrière la communauté d’origine russe. Les données du recensement israélien de 2019 indiquent qu’environ 473 000 personnes nées au Maroc, ou dont le père y est né, y résident.
Ce lien humain fournit une « infrastructure sociale » qui dépasse la géopolitique. Bien que la communauté juive au Maroc se soit réduite à environ deux mille personnes, la diaspora marocaine juive joue depuis longtemps un rôle de lubrifiant dans les relations bilatérales.
La réalité des armements : troisième fournisseur et production locale
Si la coopération de 1967 relève de la note historique, le commerce militaire actuel est, lui, bien vivant.
Selon les données du Stockholm International Peace Research Institute, Israël représente environ 24 % des importations d’armes du Maroc, derrière les États-Unis (60 %) mais devant la France (10 %). Ce classement correspond aux chiffres cités par Rima Hasan.
Plus significatif encore : la dimension industrielle. Israel Aerospace Industries, via sa filiale BlueBird Aero Systems, a inauguré une usine de production de drones kamikazes (munitions rôdeuses) à Benslimane, près de Casablanca, où est fabriqué le modèle SpyX. Il s’agit de la première usine de ce type située hors d’Israël dans la région MENA. Des ingénieurs marocains y sont formés à l’assemblage et à la maintenance.
Le Maroc a par ailleurs acquis plusieurs systèmes de drones israéliens, ainsi que des lance-roquettes multiples PULS d’Elbit et des missiles guidés EXTRA d’une portée de 150 km, déjà testés lors d’exercices.
Entraînement et mécanismes : au-delà d’une normalisation ordinaire
La coopération militaire ne se limite pas aux achats. Le chef d’état-major israélien Kochavi s’est rendu au Maroc en 2022 pour discuter du « partage de connaissances, de l’entraînement, des exercices conjoints et du développement d’armements ». La même année, le général de corps d’armée Farouk, commandant des Forces armées royales, s’est rendu en Israël pour participer à une conférence militaire internationale.
En 2026, les deux pays ont institutionnalisé leur coopération en créant une commission militaire conjointe et un plan de travail annuel, marquant le passage d’une coopération ponctuelle à une « convergence structurelle ». L’affirmation de Rima Hasan selon laquelle « l’armée israélienne s’entraîne au Maroc » n’est pas exagérée : une telle coopération ouverte d’entraînement militaire est effectivement rare dans les relations entre Israël et les pays arabes.
L’écart entre l’opinion et la politique
Le dernier point soulevé par Rima Hasan mérite également attention : le soutien de l’opinion marocaine à la normalisation avec Israël ne cesse de reculer. Les sondages d’Arab Barometer montrent que la proportion de Marocains favorables à la normalisation arabo-israélienne est passée de 31 % en 2022 à 13 % en 2024.
Autrement dit, l’intégration militaro-industrielle entre le Maroc et Israël se construit en grande partie à contre-courant de l’opinion publique. Ce schéma d’un gouvernement chaud et d’une population froide n’est pas propre au Maroc, mais il est particulièrement tendu dans le contexte d’un enchevêtrement militaire aussi profond.
Des enregistrements secrets de 1967 à l’assemblage au Maroc, en 2025, de munitions rôdeuses de conception israélienne, Rabat et Tel-Aviv ont parcouru près de soixante ans de relations, alternant lignes obscures et lignes assumées. Ce que révèle Rima Hasan, c’est la continuité entre une histoire longtemps occultée par le récit officiel et une réalité bien présente.
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