Rabat — Alors que les négociations sur le Sahara occidental connaissent une nouvelle phase diplomatique sous l’égide des Nations unies, la question des fondements historiques des revendications territoriales marocaines continue d’alimenter les débats au Maghreb et en Espagne.
Dans une analyse publiée le 2 août 2026, le média espagnol Demócrata revient sur la doctrine du « Grand Maroc », une conception territoriale apparue dans les milieux nationalistes marocains au milieu du XXe siècle. Selon cette publication, cette vision historique englobait notamment le Sahara occidental, la Mauritanie, certaines parties de l’actuelle Algérie ainsi que les territoires espagnols de Ceuta et Melilla.
L’histoire de cette doctrine permet de replacer les tensions actuelles autour du Sahara occidental et des territoires espagnols d’Afrique du Nord dans un contexte plus ancien.
Une doctrine née avant l’indépendance du Maroc
L’idée du « Grand Maroc » s’est développée dans les milieux nationalistes marocains durant les dernières années du protectorat.
L’un de ses principaux promoteurs fut Allal El Fassi, dirigeant du parti de l’Istiqlal. Les cartes associées à cette doctrine dépassaient largement les frontières du Maroc indépendant de 1956 et s’appuyaient sur une conception historique des territoires ayant, à différentes périodes, entretenu des liens avec le pouvoir marocain.
Des documents historiques présentés devant la Cour internationale de Justice dans le cadre de l’affaire du Sahara occidental retracent notamment la campagne menée par El Fassi autour de l’idée de frontières « naturelles et historiques ». Selon l’exposé espagnol soumis à la Cour, cette campagne s’est progressivement étendue à la Mauritanie, au Sahara et à certaines régions situées au sud-ouest de l’Algérie.
Cette conception territoriale ne correspondait cependant pas aux frontières internationales du Maroc indépendant telles qu’elles se sont progressivement établies.
De la revendication de la Mauritanie à la question du Sahara
Après l’indépendance marocaine en 1956, la question des frontières est devenue l’un des dossiers sensibles de la construction du nouvel État.
Le Maroc a revendiqué à différentes périodes des territoires situés au sud et à l’est de ses frontières internationales. La Mauritanie figurait notamment parmi les territoires concernés par la conception historique du « Grand Maroc ».
Cette revendication s’est progressivement éloignée de la réalité politique et juridique après l’indépendance de la Mauritanie en 1960.
Le Maroc a également connu un conflit armé avec l’Algérie en 1963, connu sous le nom de guerre des Sables, dans un contexte marqué notamment par des différends frontaliers et par des conceptions différentes du tracé des frontières héritées de la période coloniale.
Avec le temps, la plupart des revendications territoriales associées à la carte maximaliste du « Grand Maroc » ont perdu leur place dans la politique officielle marocaine. Le Sahara occidental est toutefois resté au centre du différend territorial.
Ce que dit aujourd’hui la position marocaine
La situation actuelle doit être distinguée de la doctrine historique du « Grand Maroc ».
Le Maroc ne présente pas officiellement aujourd’hui une revendication portant sur l’ensemble des territoires figurant dans les anciennes cartes nationalistes. Demócrata reconnaît lui-même cette évolution dans son analyse, tout en estimant que certaines conceptions historiques de l’intégrité territoriale continuent d’influencer la politique marocaine concernant le Sahara occidental, ainsi que la question de Ceuta et Melilla.
Concernant le Sahara occidental, Rabat défend désormais officiellement une initiative d’autonomie sous souveraineté marocaine, qu’il présente comme la base d’une solution politique au conflit.
Cette position est différente de la conception territoriale maximaliste du « Grand Maroc » des années 1950 et 1960, même si les deux sont parfois rapprochées dans les débats historiques et politiques.
Le Sahara occidental, principal contentieux territorial
Le Sahara occidental constitue aujourd’hui le principal différend territorial non résolu entre le Maroc et le Front Polisario.
Le Maroc considère le territoire comme faisant partie de son intégrité territoriale et défend son projet d’autonomie.
Le Front Polisario soutient, pour sa part, que le peuple sahraoui doit pouvoir exercer son droit à l’autodétermination et défend une solution incluant cette possibilité.
Les Nations unies continuent de considérer le Sahara occidental comme un territoire non autonome, tandis que le processus politique de règlement demeure sous leur égide.
C’est dans ce contexte que les négociations actuelles doivent être comprises : elles ne portent pas simplement sur une question de frontières héritées de la période coloniale, mais sur le statut politique définitif du territoire.
Ceuta et Melilla : un autre dossier
L’article de Demócrata établit également un lien entre l’histoire du « Grand Maroc » et la situation de Ceuta et Melilla, deux villes espagnoles situées sur la côte nord-africaine.
Le Maroc considère officiellement ces deux villes comme faisant partie de son territoire national, tandis que l’Espagne les administre comme des villes autonomes espagnoles.
Ce dossier constitue depuis longtemps un sujet sensible dans les relations entre Madrid et Rabat.
Il convient toutefois de distinguer les revendications politiques actuelles de la carte historique du « Grand Maroc ». Les références historiques ne signifient pas nécessairement que toutes les revendications qui figuraient dans cette doctrine sont aujourd’hui poursuivies avec la même intensité ou selon les mêmes modalités.
Une question qui dépasse les relations Maroc-Espagne
L’héritage du « Grand Maroc » ne concerne pas uniquement les relations entre Rabat et Madrid.
Il permet également de comprendre une partie des tensions historiques entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie.
Après les indépendances, les États nouvellement constitués ont dû consolider leurs frontières dans une région où les limites administratives héritées de la période coloniale ne correspondaient pas toujours aux anciennes zones d’influence politiques, économiques ou tribales.
La question du Sahara occidental s’est ensuite inscrite dans ce contexte régional complexe.
Le différend est devenu progressivement un élément majeur de la rivalité entre le Maroc et l’Algérie, Alger soutenant le Front Polisario tandis que Rabat considère l’intégration du Sahara comme une question fondamentale de son intégrité territoriale.
Une histoire toujours présente dans le débat diplomatique
Les références au « Grand Maroc » réapparaissent régulièrement dans les analyses consacrées à la politique étrangère de Rabat.
Pour ses détracteurs, cette doctrine constitue la preuve d’une conception expansive du territoire marocain.
Pour le Maroc, la question du Sahara occidental est présentée différemment : Rabat affirme qu’il s’agit d’une question d’intégrité territoriale et défend une solution politique fondée sur l’autonomie sous souveraineté marocaine.
Ces deux lectures ne doivent pas être confondues.
L’existence historique d’une doctrine du « Grand Maroc » est documentée. En revanche, établir une continuité automatique entre toutes les revendications territoriales formulées par certains nationalistes marocains dans les années 1950 et la politique officielle actuelle nécessite de distinguer les périodes, les territoires concernés et les positions institutionnelles.
Le contexte diplomatique actuel
Cette distinction historique est particulièrement importante alors que le dossier du Sahara occidental connaît une nouvelle activité diplomatique.
En septembre 2026, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita a rencontré son homologue russe Sergueï Lavrov à New York. Les deux responsables ont notamment évoqué les relations bilatérales et les efforts visant à parvenir à une solution au conflit du Sahara occidental.
Parallèlement, le conseiller américain Massad Boulos a déclaré que Washington attendait une réponse du Front Polisario au plan d’autonomie marocain et souhaitait voir progresser le processus de négociation.
Le Polisario affirme de son côté avoir présenté ses propres propositions dans le cadre du processus conduit par les Nations unies.
La question historique du « Grand Maroc » intervient donc dans un moment où le débat porte principalement sur le futur statut politique du Sahara occidental, plutôt que sur l’ensemble des revendications territoriales qui figuraient dans les anciennes cartes nationalistes.
Entre histoire et politique contemporaine
L’intérêt du débat sur le « Grand Maroc » réside finalement dans la distinction entre mémoire territoriale, revendications historiques et politique étrangère contemporaine.
La doctrine développée dans les années 1950 a effectivement imaginé un espace marocain beaucoup plus vaste que les frontières actuelles. Les sources historiques et les documents présentés devant la Cour internationale de Justice permettent d’en retracer l’évolution.
Mais la carte politique de la région a profondément changé depuis les indépendances du Maroc, de la Mauritanie et de l’Algérie.
Aujourd’hui, le Sahara occidental demeure le principal dossier territorial sur lequel Rabat maintient une revendication politique majeure. Ceuta et Melilla constituent un autre différend avec l’Espagne, tandis que les anciennes revendications concernant la Mauritanie et les territoires algériens ne constituent plus, dans leur forme historique, l’agenda territorial officiel du Maroc.
La compréhension de cette évolution est essentielle pour analyser les débats actuels sans confondre une doctrine nationaliste historique avec l’ensemble de la politique étrangère marocaine contemporaine.
Conclusion
La notion de « Grand Maroc » appartient à l’histoire du nationalisme marocain du XXe siècle. Elle a contribué à façonner certaines revendications territoriales au lendemain de la décolonisation et reste régulièrement invoquée dans les débats sur le Sahara occidental et les relations entre le Maroc, l’Algérie et l’Espagne.
L’article de Demócrata met particulièrement l’accent sur cette continuité historique et sur les questions de Ceuta et Melilla.
Cependant, la politique actuelle doit être analysée séparément : le Maroc défend aujourd’hui une proposition d’autonomie pour le Sahara occidental, tandis que le Front Polisario défend l’autodétermination. Les Nations unies continuent de rechercher une solution politique au conflit.
Ainsi, l’histoire du « Grand Maroc » constitue une clé pour comprendre l’origine de certaines tensions régionales, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à décrire les positions diplomatiques actuelles de Rabat.
#Grand_Maroc #Sahara_Occidental #Ceuta #Melilla #Espagne
Soyez le premier à commenter