Incendies en Algérie : quand la résilience de la population devient un enjeu politique

Les incendies qui ont frappé plusieurs régions d’Algérie durant l’été 2026 ont mis en lumière à la fois la vulnérabilité du pays face aux risques climatiques et l’importance des réseaux de solidarité développés par la population. Dans une analyse publiée par The Conversation, la chercheuse Nacima Ourahmoune estime que cette résilience citoyenne constitue également une ressource symbolique que le pouvoir cherche à intégrer à son propre récit politique.

Les incendies de l’été 2026 ont replacé la question de la prévention des catastrophes au centre du débat en Algérie. Face à des températures élevées, à la sécheresse et à des vents parfois violents, plusieurs régions du nord et de l’est du pays ont été touchées par des feux particulièrement destructeurs.

Dans une analyse publiée le 7 septembre 2026 par The Conversation, Nacima Ourahmoune, professeure, chercheuse et consultante à Kedge Business School, s’intéresse moins aux seuls incendies qu’à leurs conséquences politiques et sociales. Son analyse porte notamment sur la manière dont la solidarité spontanée des Algériens est devenue un élément central du récit national développé par les autorités.

Une catastrophe aggravée par des conditions climatiques extrêmes

L’Algérie est confrontée depuis plusieurs années à une multiplication des épisodes de chaleur et de sécheresse susceptibles de favoriser la propagation rapide des incendies. Selon les données citées dans l’analyse, plus de 75 000 feux de forêt ont été enregistrés entre 1985 et 2022, représentant en moyenne environ 35 000 hectares brûlés chaque année. Fin août 2026, près de 200 foyers auraient été recensés en une seule journée dans un contexte marqué par des températures dépassant localement 45 °C et des vents violents.

La wilaya de Jijel a notamment été durement touchée. Les incendies ont affecté des villages, interrompu certaines voies de communication et mis sous pression les structures sanitaires.

L’analyse souligne toutefois que les conditions météorologiques ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer l’ampleur d’une catastrophe. La prévention, l’entretien des espaces forestiers, l’organisation des secours et la coordination entre les différents niveaux de l’administration constituent également des facteurs déterminants.

Nacima Ourahmoune s’appuie notamment sur des observations attribuées à la Banque mondiale en juin 2026, faisant état de lacunes dans les plans forestiers, de données fragmentées, d’une coordination insuffisante et d’une gestion encore trop réactive des risques.

La piste criminelle mise en avant par les autorités

Après le déclenchement des incendies, les autorités algériennes ont également insisté sur l’hypothèse d’actes volontaires.

Le 27 août, le ministre de l’Intérieur avait annoncé des enquêtes approfondies. Deux jours plus tard, le président Abdelmadjid Tebboune évoquait publiquement l’existence possible d’un caractère criminel dans certains incendies. Le pouvoir a ensuite annoncé un durcissement de la réponse pénale à l’encontre des auteurs d’incendies volontaires, allant jusqu’à remettre en avant l’application de la peine capitale pour les pyromanes.

Cette orientation constitue l’un des axes importants de la réponse gouvernementale. Elle s’accompagne d’un autre volet : l’indemnisation et la reconstruction des zones touchées.

Dans son analyse, Nacima Ourahmoune souligne cependant qu’identifier d’éventuels responsables ne permet pas, à lui seul, de répondre aux interrogations portant sur les conditions structurelles qui peuvent transformer un départ de feu en catastrophe majeure.

Une solidarité citoyenne qui dépasse les institutions

L’un des aspects les plus importants de la crise réside dans la mobilisation de la population.

Comme lors des incendies de 2021, des réseaux de solidarité se sont constitués dans différentes régions du pays. Dons, convois, nourriture, médicaments, groupes électrogènes et autres équipements ont été acheminés vers les zones sinistrées. Des membres de la diaspora ont également participé aux collectes et à l’organisation de l’aide.

Pour Nacima Ourahmoune, cette capacité de mobilisation n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans des formes anciennes de solidarité locale, particulièrement présentes dans les communautés rurales et villageoises du nord de l’Algérie.

Ces réseaux avaient également été visibles lors du Hirak de 2019, lorsque des millions d’Algériens avaient participé à un mouvement de contestation pacifique. L’expérience du Hirak avait démontré la capacité de citoyens à organiser des mobilisations horizontales, notamment grâce aux réseaux sociaux et aux circuits de solidarité indépendants des structures officielles.

De la solidarité sociale au récit politique

C’est précisément sur ce point que se concentre l’analyse de The Conversation.

Selon Nacima Ourahmoune, le pouvoir algérien met aujourd’hui fortement en avant la « résilience » de la population. Le président Abdelmadjid Tebboune a notamment salué l’élan de solidarité des citoyens et présenté l’Algérie comme un pays particulièrement résilient.

La chercheuse estime que cette rhétorique permet aux autorités d’intégrer la mobilisation citoyenne dans un récit national commun. Le « nous » utilisé par le pouvoir rassemble alors les victimes, les secouristes, les citoyens mobilisés et les institutions autour d’une même représentation de la nation confrontée à l’épreuve.

Il s’agit, dans son interprétation, d’un déplacement symbolique : une capacité d’organisation produite spontanément par la société est progressivement intégrée au discours institutionnel.

Cette lecture constitue toutefois une analyse de l’auteure, et non un constat institutionnel établi. Elle interprète les déclarations et les comportements observés à travers le prisme des rapports entre société et pouvoir.

Le double visage de la réponse gouvernementale

L’autre dimension relevée par Nacima Ourahmoune concerne la coexistence de deux registres dans la réponse officielle : la protection et la sanction.

D’un côté, les autorités ont promis des indemnisations rapides et la reconstruction des biens détruits. De l’autre, elles ont insisté sur la responsabilité pénale des auteurs présumés d’incendies volontaires et sur le renforcement des sanctions.

Cette combinaison permet au gouvernement de répondre simultanément aux attentes immédiates des victimes et à la demande de fermeté exprimée après la catastrophe.

Mais elle soulève aussi une question plus large : dans quelle mesure la recherche de responsables individuels peut-elle coexister avec un examen approfondi des dispositifs de prévention, d’alerte et de gestion des risques ?

L’analyse publiée par The Conversation invite ainsi à ne pas réduire la catastrophe à la seule question de l’origine criminelle éventuelle de certains incendies.

Une résilience qui révèle aussi l’autonomie de la société

Pour Nacima Ourahmoune, la mobilisation observée pendant les incendies possède une dimension paradoxale.

Le pouvoir peut présenter la solidarité comme une manifestation de l’unité nationale et de la capacité du peuple algérien à surmonter les crises. Mais cette même mobilisation démontre également la capacité des citoyens à s’organiser de manière autonome lorsque les circonstances l’exigent.

C’est cette contradiction que la chercheuse place au cœur de son analyse : la résilience peut être utilisée comme une ressource de communication politique, tout en révélant simultanément l’existence de réseaux sociaux capables de fonctionner en dehors des mécanismes institutionnels.

Les incendies deviennent ainsi un révélateur de la relation complexe entre l’État et la société algérienne.

Après les flammes, la question de la prévention

Au-delà de la polémique sur les causes des incendies, l’un des principaux enjeux se situe désormais dans la prévention des prochaines catastrophes.

Indemniser les victimes, reconstruire les infrastructures et reboiser les zones détruites constituent des mesures essentielles. Mais la répétition des incendies pose également la question de l’adaptation aux températures extrêmes, de la surveillance des zones forestières, des systèmes d’alerte et de la coordination des secours.

L’analyse de Nacima Ourahmoune invite finalement à regarder les incendies algériens sous un angle plus large. Ils ne constituent pas seulement une catastrophe environnementale ou un problème de sécurité. Ils révèlent aussi les capacités d’organisation de la société, les limites des dispositifs institutionnels et la manière dont le pouvoir tente de donner un sens politique à la solidarité exprimée par la population.

Dans cette perspective, la « résilience » apparaît comme une notion à double tranchant : elle peut servir à mettre en avant l’unité nationale face à l’épreuve, mais elle peut également rendre visibles les capacités d’initiative d’une société qui, en situation de crise, sait souvent s’organiser par elle-même.

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