Tunisie : quand la recherche de produits essentiels prend le pas sur le choix

Eau, électricité, carburant, médicaments, eau minérale ou encore certains produits alimentaires : en Tunisie, les difficultés d’approvisionnement se multiplient et alimentent un sentiment croissant de rareté. Dans un éditorial publié par Webdo, le journaliste Khalil Jelassi s’interroge sur l’émergence d’une « économie des pénuries », tout en soulignant qu’il faut distinguer les ruptures ponctuelles d’une véritable pénurie structurelle.

La question dépasse désormais la simple disponibilité d’un produit. Pour Khalil Jelassi, auteur de l’éditorial publié par Webdo le 22 août 2026, le phénomène le plus préoccupant réside dans la transformation progressive des comportements des consommateurs tunisiens : trouver un produit disponible tendrait parfois à devenir plus important que de pouvoir choisir entre plusieurs produits.

L’image des longues files d’attente devant certaines stations-service du Grand Tunis a récemment ravivé cette inquiétude. Pourtant, précise Webdo, l’épisode ne correspondait pas à une pénurie nationale de carburant. Il était lié à une grève surprise des chauffeurs de camions chargés du transport des carburants dans la zone de Radès, qui avait temporairement perturbé la distribution. L’approvisionnement a ensuite repris.

Quand une perturbation déclenche la peur de manquer

Pour Webdo, l’épisode du carburant révèle cependant un phénomène plus profond : l’anticipation de la pénurie.

Lorsqu’une file d’attente apparaît devant une station-service, certains automobilistes choisissent de remplir immédiatement leur réservoir par précaution. De la même manière, lorsqu’un produit devenu difficile à trouver réapparaît dans les commerces, les consommateurs peuvent être tentés d’en acheter davantage.

Individuellement, ce comportement peut sembler rationnel. Collectivement, il peut accentuer les tensions sur les stocks disponibles.

Comme le souligne l’éditorial, il faut donc distinguer une pénurie physique — lorsque l’offre est réellement insuffisante — d’une difficulté de disponibilité provoquée par des problèmes de distribution, des comportements de stockage ou une hausse exceptionnelle de la demande.

La crainte de manquer peut ainsi contribuer elle-même à créer des files d’attente et à accélérer l’épuisement temporaire des stocks.

Une accumulation de tensions dans la vie quotidienne

L’inquiétude ne concerne pas uniquement le carburant.

Webdo cite une série de difficultés ayant marqué le quotidien tunisien : coupures d’eau, perturbations électriques, tensions sur l’eau minérale, ruptures de certains médicaments et difficultés périodiques concernant des produits alimentaires subventionnés.

Le secteur de l’eau minérale constitue notamment un exemple récent. Selon les données rapportées par Webdo, les services du contrôle économique avaient relevé 291 infractions dans ce secteur et saisi plus de 186 000 litres au cours de la première moitié du mois d’août.

Dans le domaine de la santé, la présidence du gouvernement avait également fait état, quelques mois auparavant, de ruptures répétées concernant certains médicaments essentiels et spécifiques.

Ces situations sont différentes les unes des autres. Elles ne permettent donc pas, à elles seules, d’affirmer que l’ensemble de l’économie tunisienne serait soumis à une pénurie permanente.

Une véritable « économie de pénurie » ?

C’est précisément sur cette distinction que l’éditorial de Webdo appelle à la prudence.

Historiquement, la notion d’« économie de pénurie » désigne une situation dans laquelle les déséquilibres entre l’offre et la demande deviennent suffisamment durables pour modifier profondément le fonctionnement des marchés et les comportements des consommateurs.

Dans un tel système, le problème n’est plus seulement de choisir un produit au meilleur prix ou selon ses préférences. Il faut d’abord trouver le produit.

La Tunisie ne correspond pas entièrement à ce modèle. Les marchés continuent de fonctionner et les ruptures ne touchent pas simultanément et durablement l’ensemble des produits essentiels.

Mais, selon Webdo, plusieurs fragilités structurelles rendent les perturbations plus fréquentes : dépendance à certaines importations, difficultés financières d’entreprises publiques, infrastructures vieillissantes, contraintes hydriques et énergétiques, problèmes logistiques et complexité du système de subventions.

Le système des subventions au cœur des tensions

Le système tunisien de compensation constitue également un élément important de cette équation.

Les pouvoirs publics interviennent depuis longtemps pour maintenir des prix accessibles concernant plusieurs produits et services essentiels. Cette politique vise notamment à protéger le pouvoir d’achat.

Mais lorsque les coûts d’approvisionnement augmentent ou que les circuits de distribution connaissent des perturbations, le maintien de prix administrés peut également générer des tensions sur les marchés.

Webdo rappelle à ce sujet que l’OCDE a déjà souligné certaines limites du système de subventions généralisées, notamment les risques de contrebande et de mauvaise allocation des ressources.

Le débat dépasse donc la seule question des pénuries ponctuelles : il touche à la capacité de l’État à garantir simultanément l’approvisionnement, la stabilité des prix et la soutenabilité financière des mécanismes de compensation.

Le consommateur devient un « gestionnaire de crise »

L’un des aspects les plus intéressants de l’analyse de Khalil Jelassi concerne l’évolution des comportements.

Lorsqu’un ménage doit régulièrement anticiper une coupure d’eau ou d’électricité, rechercher une pharmacie disposant d’un médicament précis, constituer des réserves ou se déplacer vers plusieurs commerces pour trouver un produit, son organisation quotidienne change.

Le consommateur ne se contente plus de comparer les offres disponibles. Il développe des stratégies d’adaptation : stockage, recherche d’alternatives, multiplication des points de vente, recours aux réseaux sociaux ou échange d’informations avec son entourage.

Cette adaptation a cependant un coût.

Le temps passé dans une file d’attente devant une station-service ou à rechercher un produit dans plusieurs commerces n’apparaît pas directement dans les statistiques économiques classiques. Pourtant, il représente une perte de temps et d’efficacité pour les ménages.

Une normalisation progressive de l’exception

Pour Webdo, le risque le plus important pourrait finalement être la normalisation des perturbations.

Lorsqu’une coupure devient habituelle, une rupture prévisible ou une file d’attente ordinaire, la société développe des mécanismes d’adaptation qui permettent de continuer à fonctionner malgré les difficultés.

Cette capacité d’adaptation peut être utile à court terme. Mais elle peut également masquer le coût économique et social des dysfonctionnements répétés.

La question n’est donc pas seulement de savoir si la Tunisie connaît actuellement une pénurie nationale. Elle consiste également à déterminer si la répétition de perturbations sectorielles modifie durablement les comportements et les attentes des citoyens.

Entre pénuries réelles et sentiment de rareté

L’analyse de Webdo conduit ainsi à une distinction essentielle : toutes les files d’attente ne sont pas la preuve d’une pénurie et toutes les difficultés d’approvisionnement ne signifient pas que le pays bascule vers une économie de rareté.

Dans le cas du carburant, par exemple, l’épisode évoqué dans l’éditorial était lié à une perturbation de la distribution et non à l’absence de carburant à l’échelle nationale.

Mais l’accumulation de difficultés dans plusieurs secteurs peut néanmoins créer un sentiment de rareté, qui influence les comportements économiques.

C’est cette évolution que Webdo place au cœur du débat : une société peut continuer à disposer de produits essentiels tout en ayant progressivement le sentiment que leur disponibilité n’est plus garantie.

La question devient alors moins celle du choix entre plusieurs produits que celle de leur disponibilité immédiate.

#Tunisie

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