Algérie–Émirats : derrière la rupture diplomatique, une bataille pour l’influence régionale (Atlantic Council)

Algérie Emirats arabes unis
La crise entre l’Algérie et les Émirats arabes unis franchit désormais un seuil diplomatique majeur. Dans une analyse publiée le 28 septembre 2026 par l’Atlantic Council, Karim Mezran estime que la décision d’Alger de rompre ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi doit être replacée dans un affrontement géopolitique beaucoup plus large.

La rupture entre Alger et Abou Dhabi ne serait pas le fruit d’un seul différend, mais l’aboutissement de plusieurs années de tensions autour du Sahel, du Maroc, d’Israël, de la Palestine et de la question de l’unité territoriale algérienne, selon une analyse publiée par l’Atlantic Council.

La crise entre l’Algérie et les Émirats arabes unis franchit désormais un seuil diplomatique majeur. Dans une analyse publiée le 28 septembre 2026 par l’Atlantic Council, Karim Mezran estime que la décision d’Alger de rompre ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi doit être replacée dans un affrontement géopolitique beaucoup plus large.

L’Algérie a annoncé ce mois-ci la rupture de ses relations avec les Émirats et donné 48 heures à l’ambassadeur émirati pour quitter le territoire. Alger a également fermé son espace aérien aux appareils civils et militaires immatriculés aux Émirats, avec une exception pour les vols commerciaux à destination d’Alger jusqu’à la fin de 2026.Une crise qui ne date pas d’hier.

Pour l’Atlantic Council, cette rupture constitue l’aboutissement d’une dégradation progressive des relations bilatérales.En janvier 2024, le Haut Conseil de sécurité algérien avait dénoncé le comportement jugé « hostile » d’un « pays arabe frère », une déclaration alors largement interprétée dans les milieux politiques et médiatiques algériens comme visant les Émirats.

La tension s’est ensuite poursuivie avec la décision algérienne de mettre fin à l’accord de services aériens conclu avec les Émirats en 2013.

Le président Abdelmadjid Tebboune avait également accusé à plusieurs reprises Abou Dhabi de contribuer à alimenter des tensions dans le Sahel. Selon l’analyse de l’Atlantic Council, les relations personnelles entre le président algérien et les dirigeants émiratis étaient elles aussi devenues difficiles.

Le Sahel au cœur de l’affrontementC’est toutefois sur le terrain régional que les divergences apparaissent les plus profondes.Selon Karim Mezran, Alger considère que les Émirats soutiennent différents acteurs politico-militaires susceptibles de représenter une menace stratégique pour l’Algérie. L’analyse cite notamment Khalifa Haftar en Libye, les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo au Soudan et le mouvement sudiste dirigé par Aidarus al-Zubaidi au Yémen.

L’auteur souligne néanmoins une nuance importante : aucune preuve n’est avancée permettant d’établir une implication émiratie dans la récente tentative de mutinerie ou de coup au Niger.Dans ce contexte, l’Algérie aurait choisi d’adopter une posture plus affirmée au Sahel. Son soutien militaire aux autorités nigériennes dirigées par Abdourahamane Tiani constitue, selon l’Atlantic Council, une évolution notable par rapport à la tradition de prudence stratégique d’Alger.

Le triangle Algérie–Émirats–Maroc–IsraëlLa dimension marocaine constitue un autre facteur de tension.

L’Atlantic Council estime que le différend algéro-émirati dépasse désormais le seul conflit autour du Sahara Occidental et doit également être analysé à travers la nouvelle architecture régionale née des accords d’Abraham.

Depuis la normalisation de 2020, les relations entre les Émirats et le Maroc se sont considérablement développées, avec notamment plusieurs accords conclus à la fin de 2023.

Pour Alger, cette évolution a contribué à créer un triangle stratégique entre les Émirats, le Maroc et Israël, auquel l’Algérie oppose une vision différente de l’ordre régional.

Cette divergence touche directement la question du Sahara Occidental. L’Atlantic Council rappelle que le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté en octobre 2025 la résolution 2797, qui a retenu le plan d’autonomie marocain de 2007 comme base de négociation, sans retenir l’option de l’indépendance.

La rivalité entre Alger et Rabat se prolonge également dans les projets énergétiques et les stratégies d’influence en Afrique. L’analyse cite notamment la concurrence entre le gazoduc transsaharien soutenu par l’Algérie et le projet de gazoduc Nigeria–Maroc, ainsi que l’initiative atlantique marocaine et les programmes d’influence religieuse de Rabat.

La question palestinienne accentue les divergencesAu-delà du Maghreb et du Sahel, la position vis-à-vis d’Israël constitue une autre ligne de fracture. L’Algérie refuse depuis longtemps la normalisation avec Israël et continue de placer la cause palestinienne au centre de sa diplomatie. Les Émirats, à l’inverse, ont joué un rôle central dans la construction de l’architecture régionale issue des accords d’Abraham.

Selon l’Atlantic Council, la guerre à Gaza depuis octobre 2023 a accentué cette divergence de perception entre Alger et Abou Dhabi. Le dossier kabyle, autre point de frictionL’analyse de Karim Mezran met également en avant un dossier moins médiatisé : celui du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK)

.L’Algérie considère le MAK comme une organisation terroriste. Son dirigeant Ferhat Mehenni avait proclamé l’« indépendance » de la Kabylie en décembre 2025 à Paris.

L’Atlantic Council souligne que cette proclamation n’a pas produit de changement concret sur le terrain et qu’elle a reçu peu d’écho international. Mais, pour les autorités algériennes, toute menace contre l’intégrité territoriale et l’unité nationale revêt une importance particulière.

Des médias et responsables algériens ont accusé les Émirats d’avoir joué un rôle dans ce dossier. L’Atlantic Council précise toutefois que ces accusations doivent être considérées avec prudence et qu’elles illustrent surtout la perception qui prévaut au sein du pouvoir algérien.

Abou Dhabi reste mesuré

Face à la rupture, la réaction officielle émiratie est restée relativement sobre.Le ministère émirati des Affaires étrangères a réaffirmé l’importance qu’il accorde à ses relations avec l’ensemble des pays et exprimé l’espoir que la décision algérienne soit temporaire.

Le conseiller diplomatique du président émirati, Anwar Gargash, a toutefois publié un message plus politique, affirmant notamment que les relations ne pouvaient être prises en otage par les tensions internes et qu’une diplomatie efficace reposait sur des positions claires et une gestion rationnelle des intérêts et des désaccords.

L’Atlantic Council relève cependant que cette réaction ne répond pas directement aux accusations formulées par Alger. D’autres analystes proposent d’ailleurs une lecture différente. Tareq Alotaiba, cité par l’Atlantic Council, estime que la crise pourrait également être utilisée par Alger pour détourner l’attention de certaines difficultés internes. Cette interprétation doit être attribuée à son auteur et ne constitue pas une conclusion établie de l’analyse.

Une confrontation qui dépasse la diplomatie

Pour Karim Mezran, la rupture algéro-émiratie ne doit donc pas être réduite à un simple différend diplomatique. Elle reflète, selon son analyse, une confrontation plus large autour de l’organisation politique et stratégique du Moyen-Orient, du Maghreb et du Sahel. D’un côté, Alger défend une conception fondée sur la souveraineté étatique, l’autorité centrale et une opposition constante à la normalisation avec Israël. De l’autre, Abou Dhabi privilégie un réseau de partenariats plus flexible avec différents acteurs politiques et militaires et s’est imposé comme un acteur majeur des accords d’Abraham et comme un partenaire important du Maroc.

L’Atlantic Council estime néanmoins qu’une réconciliation demeure possible. La réaction relativement mesurée des Émirats pourrait laisser une marge à une reprise du dialogue. Mais même en cas de rétablissement des relations diplomatiques, souligne l’analyse, les divergences stratégiques accumulées entre Alger et Abou Dhabi nécessiteraient un effort diplomatique durable pour être surmontées.

#Algérie #Emirats_Arabes_Unis #influence_régionale

Visited 23 times, 1 visit(s) today

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*