Un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) livre à Amnesty International un témoignage présenté comme inédit sur le fonctionnement interne de l’appareil de surveillance marocain. Dans un nouveau rapport publié le 1er octobre 2026, l’organisation affirme avoir documenté un vaste dispositif mêlant logiciels espions, interceptions, enregistrements clandestins et surveillance physique pour cibler des journalistes, des militants et des défenseurs des droits humains.
Intitulé « On commence par le verdict » – Au cœur de l’appareil de surveillance marocain, le rapport d’Amnesty International décrit ce que l’organisation présente comme un « écosystème de surveillance » permettant aux autorités marocaines de surveiller, harceler et, selon elle, réduire au silence des voix critiques.
L’enquête s’appuie notamment sur le témoignage d’un ancien employé de la DGST, présenté sous le pseudonyme de « Safir ». Amnesty indique avoir confronté ses déclarations à des sources indépendantes, à des éléments de criminalistique numérique ainsi qu’à des entretiens avec dix personnes présentées comme des cibles de surveillance. L’organisation affirme ainsi avoir pu corroborer plusieurs aspects essentiels de son témoignage.
Pegasus au cœur des révélations
Selon Amnesty International, la DGST serait l’entité responsable du déploiement du logiciel espion Pegasus au Maroc et de plusieurs opérations visant des journalistes et des militants entre 2017 et 2021.
L’organisation affirme avoir identifié de nouveaux éléments montrant que le système était opérationnel au Maroc dès 2017. L’analyse de registres liés au système Pegasus aurait notamment permis d’identifier 103 numéros marocains enregistrés comme cibles potentielles entre septembre et décembre 2017. Parmi les personnes identifiées figuraient notamment 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes et professionnels des médias, cinq avocats et quatre universitaires.
Amnesty estime que ces éléments constituent des indices importants sur les catégories de personnes qui auraient été ciblées en priorité.
Le rapport met également en cause l’écosystème international qui fournit les technologies de surveillance. L’organisation cite notamment NSO Group, concepteur de Pegasus, ainsi que l’ancienne société italienne Hacking Team, devenue Memento Labs, et le réseau Gamma Group/FinFisher. Selon Amnesty, ces entreprises ou réseaux ont fourni différents outils permettant aux autorités marocaines de mener des opérations de surveillance.
Des téléphones préinfectés et des interceptions clandestines
Le témoignage de « Safir » décrit un système qui, selon Amnesty, ne reposerait pas uniquement sur des outils numériques sophistiqués.
L’ancien agent affirme que certaines boutiques de téléphonie auraient été utilisées pour fournir à des personnes ciblées des appareils présentés comme neufs mais préalablement infectés par des logiciels espions. Des opérations auraient également été menées dans des aéroports ou lors de déplacements des personnes surveillées.
Le témoignage évoque aussi l’infection d’ordinateurs dans des cybercafés au moyen du logiciel Remote Control System (RCS). Cet outil permettrait notamment de surveiller les appels, lire des messages, accéder à des photographies et enregistrer des conversations.
Amnesty affirme par ailleurs avoir identifié plusieurs méthodes d’infection : infection physique d’appareils, attaques nécessitant un clic sur un lien malveillant, attaques dites « zéro clic » et attaques par injection réseau via le réseau de Maroc Telecom.
Des micros dans les espaces privés
L’enquête décrit également des méthodes de surveillance plus traditionnelles.
Selon le témoignage recueilli par Amnesty, des micros et autres dispositifs d’enregistrement auraient été dissimulés dans des lieux privés. Le journaliste marocain Omar Radi, connu pour ses enquêtes sur la corruption et les droits humains et qui a ensuite été emprisonné, est cité comme l’une des personnes concernées.
« Safir » affirme notamment que de petits microphones auraient été dissimulés dans les luminaires de l’appartement du journaliste. Amnesty rapporte également le témoignage de l’ancien militant des droits humains Fouad Abdelmoumni, qui affirme avoir été filmé clandestinement dans son domicile en 2021. Une vidéo intime le concernant avait ensuite circulé sur WhatsApp.
Ces témoignages sont présentés par Amnesty comme des exemples de la combinaison entre surveillance numérique et moyens d’espionnage physiques.
La surveillance comme outil de pression
Au-delà de la collecte d’informations, Amnesty International affirme que les données obtenues grâce à la surveillance seraient également utilisées dans des campagnes de dénigrement contre certaines personnalités critiques.
L’organisation rapporte notamment que des militants feraient l’objet de campagnes médiatiques fondées sur des informations privées qu’ils estiment ne pouvoir provenir que d’opérations de surveillance.
Pour Amnesty, cette mécanique créerait un climat susceptible de favoriser l’autocensure et de dissuader journalistes et militants de poursuivre leurs activités.
L’organisation cite notamment le journaliste Hicham Mansouri, aujourd’hui exilé en France, qui décrit les effets de plusieurs années de surveillance sur les personnes visées.
Une dimension internationale
Le rapport ne limite pas ses conclusions au territoire marocain. Amnesty affirme que le dispositif de surveillance aurait également une dimension transfrontalière, visant des journalistes, militants, avocats et responsables politiques critiques du pouvoir au Maroc comme à l’étranger.
L’organisation affirme ainsi disposer d’éléments permettant d’attribuer au Maroc une campagne de surveillance utilisant Pegasus contre plusieurs catégories de personnes critiques.
Amnesty souligne toutefois que son enquête s’inscrit dans une collaboration internationale avec 14 organisations du secteur des médias, coordonnées par Forbidden Stories, et qu’elle combine témoignages, données divulguées, recherches techniques et documents issus de procédures judiciaires.
Rabat n’a pas répondu aux sollicitations d’Amnesty
Amnesty International indique avoir adressé ses conclusions aux autorités marocaines quatre semaines avant la publication du rapport, mais affirme ne pas avoir reçu de réponse.
L’organisation indique également avoir sollicité les entreprises mentionnées dans son enquête. Memento Labs aurait déclaré ne disposer d’« aucun contrat actif » avec une agence marocaine, tout en affirmant avoir renforcé son programme interne de conformité. Verint aurait, de son côté, indiqué avoir cédé cette activité en février 2021 et renvoyé les demandes concernant cette branche vers Cognyte Software. Amnesty précise ne pas avoir reçu de réponse des autres entreprises sollicitées.
Amnesty réclame l’arrêt de la surveillance
À l’issue de son enquête, Amnesty International demande aux autorités marocaines de mettre fin à ce qu’elle qualifie de surveillance illégale des journalistes et défenseurs des droits humains et réclame une enquête indépendante sur les opérations attribuées à la DGST.
L’organisation demande également aux États de suspendre les exportations vers le Maroc de logiciels espions, d’outils de criminalistique numérique et d’autres technologies portant atteinte à la vie privée tant que des garanties permettant de prévenir les violations des droits humains ne seraient pas effectivement en place.
Le rapport publié le 1er octobre 2026 place ainsi au centre du débat la question de l’utilisation des technologies de surveillance par les États et du rôle des entreprises internationales qui les développent et les commercialisent.
Source : Amnesty International, rapport « On commence par le verdict » et publication du 1er octobre 2026.
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